Le bilan de santé des politiciens n’est pas une affaire publique au Canada

Hillary Clinton, soignée pour une pneumonie, reprendra la campagne cette semaine.
Photo: Jessica Kourkounis / Getty Images / Agence France-Presse Hillary Clinton, soignée pour une pneumonie, reprendra la campagne cette semaine.

La planète médiatique américaine n’en a plus que pour ce quasi-évanouissement d’Hillary Clinton et se questionne : est-elle suffisamment en santé pour assumer la présidence ? Une question qui est rarement posée au Canada, ou alors pudiquement, et la réponse est rarement satisfaisante. Survol d’approches distinctes.

Au Canada, il n’existe aucune « convention liée à la production de rapports sur l’état de santé du premier ministre », confirme le porte-parole du Conseil privé, Raymond Rivet. Il est même impossible de savoir si un médecin est attitré au premier ministre ou si Justin Trudeau peut continuer à consulter celui qu’il voyait déjà avant d’assumer ses fonctions. « Ce sont là des questions personnelles. »

Les médias font preuve de beaucoup de pudeur à ce sujet. Pendant la campagne électorale de 2011 par exemple, les journalistes n’ont pas harcelé le chef du NPD, Jack Layton, à propos de son état de santé même si plusieurs éléments laissent penser qu’il n’allait pas aussi bien que le soutenait son équipe.

Combattant déjà un cancer de la prostate, Jack Layton s’était mis à marcher avec des béquilles en février, alors que la campagne électorale était sur le point de débuter. La chose n’avait été évoquée que dans un entrefilet. Ce n’est que trois semaines plus tard qu’il avait expliqué devoir subir une opération à la hanche pour une fracture dont l’origine n’a jamais été totalement clarifiée. Trois mois après avoir présidé à la vague orange, il avait annoncé être atteint d’un autre cancer, maladie qui l’emporta en quatre semaines seulement, en août 2011. Encore à ce jour, le public ignore quel type de cancer l’a fauché et s’il y avait un lien avec ses problèmes de hanche.

Lawrence Altman, médecin et journaliste médical pour le New York Times menant une étude sur l’état de santé des présidents américains au Wilson Center, est un de ceux qui réclament la plus grande transparence médicale des présidents. « Il n’y a PAS d’obligation légale qu’un candidat à la présidence rende ses informations médicales personnelles publiques », écrit-il au Devoir.

La pratique, volontaire et variable, semble s’être imposée après la présidence de Ronald Reagan. En 1980, à 69 ans, M. Reagan était — et est encore aujourd’hui — le plus vieux président jamais élu. Il a révélé après son retrait de la vie politique qu’il était atteint d’Alzheimer, ce qui en a amené certains à se demander si la maladie avait commencé ses ravages alors qu’il était encore en poste.

Le sujet est revenu puissamment à l’ordre du jour en 2008 lorsque John McCain, alors âgé de 71 ans, a convoité la présidence. Tactique politique ? Le jeune Barack Obama avait rendu publique une note de son médecin le disant en bonne santé. Pour répliquer, M. McCain avait donné accès à son dossier médical de plus de 1100 pages à quelques journalistes triés sur le volet. La question ressurgit alors qu’avec Hillary Clinton, bientôt 69 ans, et Donald Trump, 70 ans, les Américains sont assurés d’élire le plus vieux président de leur histoire.

Des secrets de l’histoire
La santé des présidents américains n’a pas toujours été connue, rappelle Guillaume Lavoie, chercheur associé à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand et conseiller municipal à Montréal.

Franklin Roosevelt se déplaçait en fauteuil roulant et ne pouvait tenir debout que grâce à une attelle métallique cachée sous son pantalon. Pourtant, les médias ont respecté son désir de ne pas être montré dans son fauteuil. « C’était une volonté profonde de la Maison-Blanche, de M. Roosevelt, que le public ne le sache pas. »

« Dans la série des très grands présidents ayant été très malades, le cas le plus patent et où cela a été le plus caché a été celui de John F. Kennedy. Il avait un état de santé très, très problématique », poursuit M. Lavoie. Maux de dos chroniques, déficit hormonal… « Il prenait beaucoup de médicaments, mais c’était gardé secret. » Pour cette raison, M. Lavoie estime que le dossier médical n’est pas d’intérêt public puisqu'il n’y a pas de lien entre l’état de santé de quelqu’un et le type de leader qu’il sera ».

Hypocrisie française
Entre la divulgation américaine et la pudeur canadienne, il y a « l’hypocrisie française », comme l’appelle Denis Demonpion, journaliste à L’Obs et coauteur du livre Le dernier tabou, révélations sur la santé des présidents.

« En France, contrairement aux États-Unis, c’est l’hypocrisie totale », dit-il au Devoir. Car si, depuis la mort en fonctions de Georges Pompidou en 1974 « tous les présidents ont pris l’engagement de publier des bulletins de santé », à peu près personne ne l’a fait, affirme-t-il. François Mitterrand a fait publier par son médecin personnel, Claude Gubler, des rapports mensongers cachant qu’il était atteint d’un cancer de la prostate métastasé.

« Ce qui est incroyable, c’est qu’il ait subi un traitement très lourd sans que personne soit vraiment informé du mal dont il souffrait véritablement », dit M. Demonpion. La maladie du président, qui le gardait au lit, a fait en sorte que c’est le premier ministre Édouard Balladur qui a géré, en 1994, une prise d’otages dans un avion d’Air France coincé en Algérie, tâche habituellement réservée au président, soutient le journaliste.

« Il [le Dr Gubler] nous a raconté qu’en déplacement à l’étranger, si des soins comme une piqûre étaient prodigués, il mettait les cotons, les seringues et les papiers dans une mallette qu’il gardait avec lui pendant tout le voyage de retour et qu’il détruisait une fois revenu à Paris. » Jamais il n’aurait laissé aux services secrets étrangers des preuves leur apprenant ce que le peuple français ignorait, soit que son président était très malade !
 

Clinton affirme avoir éprouvé un vertige

Washington — Hillary Clinton, qui a eu un malaise aux cérémonies du 11-Septembre dimanche à New York, a expliqué lundi soir sur CNN qu’elle ne s’était pas évanouie, mais qu’elle avait été prise de « vertige ». « J’ai eu un vertige et j’ai perdu l’équilibre pendant une minute. Mais une fois à l’intérieur du véhicule, une fois que j’ai pu m’asseoir, que j’ai pu me rafraîchir, j’ai tout de suite commencé à me sentir mieux », a déclaré au téléphone la candidate démocrate à la présidentielle.

Hillary Clinton, soignée pour une pneumonie, reprendra la campagne cette semaine. La candidate en tête des sondages devra prouver aux Américains qu’elle n’a pas perdu la vigueur requise pour battre Donald Trump en novembre, et assumer les fonctions de présidente. Pour l’instant, elle se repose chez elle à Chappaqua, près de New York, ayant annulé ses déplacements de lundi et mardi en Californie, et de mercredi dans le Nevada. L’incident médical a été rapidement exploité par les républicains à 57 jours de l’élection présidentielle.

Pour enfoncer le clou, Donald Trump a annoncé qu’il publierait cette semaine un nouveau bulletin de santé — il n’a diffusé à ce jour qu’une lettre vague de son médecin, en décembre dernier —, promettant une tardive transparence dans un domaine où les candidats à la présidentielle sont généralement moins secrets que cette année.
7 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 septembre 2016 08 h 14

    Le piège

    Si Mme Clinton fait état de problèmes de santé, c'est une pleurnicharde. C'est un femme, faible par définition, et qui, dans son cas précis, est tournée vers son petit moi intérieur. Incapable d'être un chef. Parce que seul un homme (un hétéro de préférence) peut être chef.

    Parce qu'un chef, c'est quelqu'un capable d'endurer la douleur sans se plaindre. En somme, cela ne peut être qu'un homme.

    Compte tenu des exigences disproportionnées lorsqu'un femme convoite le poste de chef d'État, je crois que les stratèges démocrates ont tort de céder aux exigences républicaines.

    Est-ce que Trump nous a parlé de son hypertrophie de la prostate, de sa vue qui baisse tout probablement, de sa mémoire moins vive, etc.?

    Au cours de la 2e Guerre Mondiale, Franklin Delano Roosevelt est mort d'une crise hypertensive non soignée (on ne soignait pas, à l'époque, l'hypertension 'essentielle'). Or je suis certain qu'Hitler aurait aimé le savoir.

    Dans ce cas-ci, je suis certain que l'État islamique et al-Qaéda aimerait être bien informés du bulletin de santé des candidats américains...

  • Jacques Morissette - Abonné 13 septembre 2016 08 h 45

    Suite à cet événement, j'écoutais les médias dirent que D. Trump avait conseillé à H. Clinton de bien se soigner, selon les médias, dit sur un ton cordial. Cependant, en sourdine, il y avait un autre message à décoder de D. Trump. C'était à peu près celui-ci: "Constatez comme moi l'état de santé fragile de Hilary Clinton. Ce qui la rend d'autant fragile pour devenir devenir la Présidente des États-Unis".

  • Robert Aird - Abonné 13 septembre 2016 08 h 47

    Le choix des Américains

    Si je saisis bien, les Américains auront le choix de voter pour deux malades...

  • Jérémie Giles - Abonné 13 septembre 2016 09 h 09

    Le syndrome d'hubris, est-ce une maladie ?

    Si oui, il faudrait se résigner à accepter cette souffrance chez nos chefs d'État. Ici comme ailleurs.

  • André Saint-Pierre - Abonné 13 septembre 2016 11 h 25

    La vérité sur les bilans de santé

    Après avoir lu ce très bon survol de Mme Buzettie des problèmes de santé de différentes personnalités politiques, je ne puis que repenser à cet article du NYT paru le 8 septembre dernier et que j'invite les lecteurs du Devoir à consulter si ce n'est déjà fait.
    Intitulé : 'Full Medical Records for Clinton and Trump? That's Fiction', il relate les difficultés à obtenir des informations sur l'historique de santé des deux candidats et de plusieurs autres politiciens américains, et ce, pour toutes sortes de raisons. Lieux de résidence et médecins variés au fil des ans, incompatibilité de fichiers électroniques, rapports de laboratoire difficilement déchiffrables. Un article intéressant tout autant que déroutant.