Un espoir de justice qui adoucit le coeur

La ministre des Affaires autochtones, Carolyn Bennett, en compagnie de Ceejai Julian, une autochtone qui a perdu deux sœurs.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne La ministre des Affaires autochtones, Carolyn Bennett, en compagnie de Ceejai Julian, une autochtone qui a perdu deux sœurs.

Marie-Louise Niquay s’est acheté un bureau de travail. Elle l’a installé dans son petit appartement, à Joliette. Depuis près d’un an, elle n’a plus envie de mourir.

« Je suis plus légère, je prends les choses plus aisément, et je suis contente pour les gens qui vont se libérer », a-t-elle affirmé mercredi. L’Attikamek de 66 ans laissait glisser ses mots.

Elle était bien : elle parlait au Devoir quelques heures après l’annonce de la mise en branle, le 1er septembre, de l’enquête publique nationale sur les meurtres et disparitions de femmes autochtones.

« Les parents, les soeurs, les tantes en ont beaucoup sur le coeur, depuis le temps. Ils pensent que ça va aboutir à quelque chose de positif et que ça va les aider à passer à travers du reste, à passer à autre chose », a-t-elle dit doucement.

Si elle ne s’est pas arrêtée aux critiques de ceux qui ont déjà dénoncé la portée restrictive de l’enquête, c’est peut-être parce qu’elle connaît l’effet libérateur de la parole. Le sentiment d’être enfin pris en compte.

Choisir de mourir

En septembre 2015, Marie-Louise avait décidé de mourir. Elle en avait informé l’infirmière en chef, celle qui la supervise quand elle s’astreint à ses traitements de dialyse, trois fois par semaine. « Je lui ai dit : moi, je veux arrêter la dialyse. Elle m’a dit : tu sais ce que ça veut dire, arrêter la dialyse ? J’ai dit oui. Au bout d’une semaine, c’est fini la vie », avait-elle raconté au Devoir lors d’une rencontre en novembre.

Dans l’attente de son rendez-vous avec un psychiatre — obligatoire avant d’entreprendre les soins palliatifs —, elle est tombée sur le reportage de l’émission Enquête, celui dans lequel des femmes autochtones de Val-d’Or ont dénoncé les abus policiers dont elles disent avoir été victimes.

« Quand ils m’ont rappelé pour mon rendez-vous avec le psychiatre, je leur ai dit : je ne suis pas sûre que je vais en avoir besoin, a-t-elle rapporté. Je ne veux plus arrêter la dialyse. Il s’est passé quelque chose et il faut que je règle des affaires. »

En voyant le reportage, elle avait constaté qu’elle n’était pas seule. Plus de 20 ans après avoir été victime de brutalité policière, Marie-Louise Niquay s’est ouverte à sa soeur. Elle a parlé du coup de pied dans son ventre, de l’ecchymose qu’elle a traînée pendant dix jours, mais surtout, du profond embarras qui l’a envahi. « Le coup de pied, c’est rien. Quand on était pensionnaires, on a eu des maltraitances, et ailleurs aussi, a-t-elle commencé. C’est la honte de ça : c’est ça qui fait le plus mal. De ne pas être capable d’en parler, de garder ça longtemps, longtemps, d’essayer de l’oublier. »

Des vies brisées

Sur la route entre Gatineau et Québec, Liette St-Onge a joué mercredi les traductrices. Sa petite soeur, Meshtan, avait plus de facilité à parler de son histoire en innu. Il y a trois ans, sa fille de 12 ans est disparue. « Elle est rentrée à la maison et elle pensait que sa fille était chez le voisin, a raconté la grande soeur. Vers minuit, elle s’est réveillée et elle s’est inquiétée. Elle est allée voir chez le voisin. » Sa fille n’était pas là.

Le voisin avait vu un garçon la tirer vers une auto, quelques heures plus tôt. « Il pensait que c’était une connaissance, que c’était du tiraillage », a raconté Liette St-Onge. Parce que l’adolescent avait contacté sa victime par Facebook, les policiers ont pu le retrouver. Il avait agressé sexuellement la jeune fille, et il l’avait séquestrée.

« Ce matin [mercredi matin], j’écoutais et il y en a beaucoup, il y en a beaucoup des traumatismes », a affirmé la grande soeur, qui avait accompagné sa cadette à Gatineau pour assister à la conférence de presse annonçant la tenue de l’enquête nationale sur les morts et les disparitions de plus de 1000 femmes autochtones. « Ma nièce a des difficultés comportementales. On voit ce que ça fait, les femmes abusées », a-t-elle lancé.

Un tabou

Pendant 24 heures, Meshtan St-Onge a connu la crainte, senti l’angoisse, vécu la peur de perdre son enfant. « Je suis consciente de ce que ces personnes vivent quand ça arrive, a-t-elle affirmé. C’est tabou d’en parler après, a enchaîné sa soeur. Tu as peur, tu ne sais pas comment réagir, comment intervenir avec ton enfant. »

La soeur de Marie-Louise Niquay, Rose-Anna, le sait. Son fils, Pinaskin Ottawa, est disparu de Manawan le 11 octobre 2010. Elle est sans nouvelles depuis. Régulièrement, elle organise des battues. Mercredi, elle marchait, avec des dizaines d’autres femmes, dans le cadre de Motetan Mamo, une marche de 200 km reliant Manawan à Joliette et visant à sensibiliser la population de Lanaudière aux problèmes de santé des autochtones en milieu urbain.

Rose-Anna n’était pas là pour commenter la tenue de l’enquête. Mais elle a pu, elle aussi, compter sur sa soeur pour parler en son nom. « Absolument », a donc répondu Marie-Louise, quand on lui a demandé si l’enquête aurait pu inclure les cas d’hommes autochtones assassinés ou disparus. « Il n’y a pas juste lui [Pinaskin], il y en a d’autres », a-t-elle affirmé.

Pour ces hommes, comme pour les femmes disparues, leurs familles et leurs soeurs, Marie-Louise Niquay est restée en vie. Elle compte bien se pencher à nouveau au-dessus de son bureau de travail. L’enquête nationale « va adoucir son coeur », et elle a l’intention de recommencer à écrire des poèmes.

1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 4 août 2016 09 h 16

    ' All my relations '


    ' Puisse le Grand esprit vous envoyer ses présents les mieux choisis .

    Puisse le Père soleil et la Mère lune vous éclairer de leurs plus doux rayons . '

    ( La sagesse amérindienne (1837) )