Les médias doivent-ils tout montrer?

Certains médias traditionnels ont choisi de diffuser des images brutales, alors que d’autres ont préféré s’en tenir à des photos comme celle-ci.
Photo: Valery Hache Agence France-Presse Certains médias traditionnels ont choisi de diffuser des images brutales, alors que d’autres ont préféré s’en tenir à des photos comme celle-ci.

Quand l’horreur survient quelque part sur la planète, les médias traditionnels se retrouvent immédiatement aux prises avec les mêmes sempiternelles questions éthiques. Que faut-il montrer ? Des images trop brutales devraient-elles être cachées, quitte à se faire doubler par les médias sociaux où les « journalistes citoyens » sévissent sans filtre ? Et, de manière générale, parler de la fureur d’un homme a-t-il pour conséquence d’inspirer d’autres dérangés ?

Jeudi soir, alors que la confusion règne, France 2 diffuse un témoignage qui est immédiatement condamné sur les réseaux sociaux. Un homme, qui ne peut qu’être en état de choc, explique froidement et calmement que le cadavre se trouvant à ses côtés sous un drap est celui de sa femme. « C’est fini pour moi. Mon fils est mort. J’ai perdu les deux d’un coup. Ma femme et mon fils sont venus voir la fête. Voilà, c’est ça, la fête », dit-il.

France 2 montre aussi les images du camion fonçant sur la foule ahurie. Devant les critiques, le rédacteur en chef de la chaîne, Olivier Siou, défend ce choix sur son compte Twitter. « C’est parce qu’il n’y avait pas d’images du Pentagone le 11/09 [11 septembre 2001] que les théories du complot ont émergé. Vous voulez la même chose ? » Il ajoute qu’« aucune image de victimes, aucune image de morts ni de blessés, rien dans ces images ne justifie qu’on les censure ». Son réseau n’est pas d’accord avec lui, car dès le lendemain France Télévision y va d’« excuses ». « L’édition spéciale de France 2 consacrée aux événements dramatiques de Nice a diffusé un sujet montrant des témoignages et des images choquantes. Ces images brutales, qui n’ont pas été vérifiées selon les usages, ont suscité de vives réactions. Une erreur de jugement a été commise en raison de ces circonstances particulières. »

Au Québec, sur RDI, le tir est rectifié en direct. L’animateur Maxence Bilodeau parle en arrière-champ avec un invité tandis qu’on nous montre la débandade. Puis, l’image change et on voit la rue jonchée de cadavres. M. Bilodeau lance alors : « Excusez-moi, on les voit pour la première fois. Je ne suis pas certain que c’est la meilleure idée de montrer cela, mais enfin, c’est ce qui se passe en ce moment. » Les images disparaissent quelques secondes plus tard, ce à quoi l’animateur réagit par un « merci ».

Bataille perdue ?

La question se pose : les médias traditionnels doivent-ils se donner encore la peine d’avoir ces tiraillements philosophiques alors que les images qu’ils censurent émaillent, en temps réel, les réseaux sociaux accessibles à tous ?

Antoine Char, professeur de journalisme à l’UQAM, croit que oui, puisqu’il existe encore des citoyens qui s’attendent à être protégés d’images choquantes. Mais il note la « fausse pudeur » de certains réseaux, comme CNN, qui montre désormais des images qu’il n’aurait pas montrées il y a un an ou deux au prétexte qu’il les précède d’un « avertissement ».

Alain Saulnier, l’ex-directeur général de l’information à Radio-Canada, est du même avis que M. Char. Il estime même que c’est dans cette cohabitation avec le « journalisme citoyen » débridé que les médias traditionnels retrouveront leur raison d’être. « Ça oblige les médias professionnels à agir de manière encore plus rigoureuse, car ce sont eux qui devraient être les vrais repères. » Il estime que « les réseaux sociaux ont gagné la bataille d’être les premiers sur la nouvelle » et que les médias traditionnels « qui vont durer sont probablement les médias qui seront capables de contextualiser les informations, d’expliquer les choses. Pas ceux qui sont les premiers à montrer la vidéo du camion fonçant sur les gens. »

À la suite de la fusillade au collège Dawson, en 2006, des patrons de presse s’étaient réunis pour discuter de la couverture de tragédies, dont des représentants de CNN, de la BBC et de la section francophone d’Al Jazeera, se souvient M. Saulnier. « À RDI, on a établi un code orange sur quoi faire dans ces situations. » Une des phrases qu’il avait tenues à y insérer, dit-il, est : « La fin du monde n’est pas pour aujourd’hui et probablement pas pour demain. » « Ce que ça voulait dire, c’est : “N’en mettez pas plus que nécessaire.” »

Inspirer d’autres dérangés ?

L’autre question qui se pose est l’impact de cette couverture médiatique mur à mur sur la perpétration de nouveaux attentats. Michael Jetter, professeur d’économie politique à l’University of Western Australia, s’est penché sur le sujet. Il a recensé quelque 60 000 attentats terroristes ayant fait l’objet d’un reportage dans le New York Times entre 1970 et 2012. Conclusion ? La publication d’un article supplémentaire sur un attentat donné conduit à l’augmentation de 11 à 15 % du nombre d’attentats dans ce même pays dans les jours suivants.

Pour vérifier la relation de causalité, explique au Devoir M. Jetter, il s’est intéressé aux attentats survenus en même temps qu’une catastrophe naturelle. « 2 % ou 3 % des 60 000 cas se sont produits alors qu’il y avait une catastrophe naturelle aux États-Unis. Ces jours-là, on voit systématiquement beaucoup moins de couvertures médiatiques des attentats terroristes survenus, disons, en Afghanistan, en Iran ou en Israël. Et on voit systématiquement que, dans les jours qui suivent, s’il y a eu un tel désastre naturel, il y a beaucoup moins d’attentats terroristes dans ce pays. […] De ce que j’ai vu, il semble y avoir un lien de causalité entre la quantité de reportages qu’on fait sur le terrorisme et la quantité d’actes terroristes qui surviennent dans le futur rapproché. »

M. Jetter ne va pas jusqu’à demander aux médias de ne plus couvrir les attentats. Mais peut-être qu’il faudrait les couvrir moins. « Quand on les couvre pendant trois, quatre, cinq, sept jours d’affilée, peut-être qu’on envoie le mauvais message et peut-être que, sans l’encourager, on en fait une option pour les gens qui sont désespérés. »

Il invite aussi les médias à reconsidérer leur manière de parler de ces événements, comme cela se voit déjà pour le suicide. « Les médias ont bien assimilé qu’ils doivent faire attention à ne pas encourager les imitateurs. Et nous devons avoir une discussion franche sur la façon dont on couvre le terrorisme. »

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

 

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Autres drames, autres règles

La corrélation entre la couverture médiatique d’un événement et la répétition de ce genre d’événements est reconnue dans d’autres domaines, en particulier le suicide et les homicides intrafamiliaux.

« Des études ont démontré que l’augmentation du taux de suicide peut varier entre 12 % et 64 % au niveau national dans le mois qui suit le décès d’une célébrité. Les cas les plus probants ont été ceux de Marilyn Monroe [+12 % aux États-Unis] et de Gaétan Girouard [+64 % au Québec] », peut-on lire dans « La couverture médiatique des homicides intrafamiliaux », un document préparé par quatre chercheurs en janvier 2015 pour le Conseil de presse du Québec.

Ce document se voulait une réponse à un rapport commandé par Québec dans la foulée de la médiatisation intensive de quelques drames familiaux ayant donné l’impression que ces tragédies étaient en augmentation. (Le rapport avait conclu au contraire que ces drames avaient diminué de 32 % en 30 ans.)

La recherche du Conseil de presse note dans son document que « la couverture médiatique des homicides conjugaux est beaucoup moins neutre et est dominée par l’opinion et l’émotion » et que « le traitement répétitif peut avoir un impact ». Aussi les chercheurs concluaient-ils que « les précautions prescrites pour la couverture médiatique du suicide ont lieu de s’appliquer dans le cas des homicides intrafamiliaux ». Il ne faut pas romancer le suicide ou l’homicide, ne pas mentionner le moyen utilisé par l’auteur, éviter un traitement répétitif susceptible de rendre socialement acceptables ces options et, dans le cas du suicide, ne pas publier les lettres d’adieux.

Ne pas publier les adieux, c’est exactement ce qu’avait décidé de faire RDI en 2007 lors de la fusillade de Virginia Tech, relate Alain Saulnier, en ne diffusant pas la vidéo laissée par le tueur. Comme quoi il existe peut-être des similitudes à explorer.
3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 16 juillet 2016 05 h 15

    Quel est le but exact visé par...

    ...celle ou celui diffusant de telles scènes ? Pour nourrir quoi au juste chez l'être humain ? Des images qui nourrissent le coeur, l'esprit voire même l'âme ?
    Je sais comme chantait monsieur Gabin que feu monsieur Pierre Péladeau a fondé une de ses entreprises médiatiques en se référant à trois fois la lettre «S». Comme?
    «S« pour «Sexe», «S« pour «Sang» et «S« pour «Sport»» Il s'y trouva alors cette photo de femme, pleine page qui nourrissait quoi au juste chez l'Homme ?
    Nous du public lecteur y portons notre responsabilité de «voyeuriste».
    Et si la dignité était un excellent sinon bon guide ?
    Merci madame Buzzetti.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • David Cormier - Inscrit 16 juillet 2016 08 h 32

    Drôle de débat

    Je trouve ce genre de débat un peu bizarre. Vous ne sembliez pas vous soucier du même genre de considérations il y a environ un an, lorsque les médias diffusaient en boucle à la télé et en pleine page en une des journaux la photo du corps du petit Alan Kurdi, en pleine campagne électorale fédérale de surcroît. La course à qui allait accueillir le plus de migrants qui s'en est suivie chez nos politiciens - sur fond de culpabilisation de la population - m'a mis pas mal plus mal à l'aise que de voir les images des attentats de Nice.

  • Marc Therrien - Abonné 17 juillet 2016 01 h 26

    Car on dit qu'une image vaut mille mots

    Les leaders politiques qui maîtrisent bien les connaissances issues des sciences humaines et sociales, savent très bien que l'humain n'est pas un agent aussi rationnel qu'on aimerait le penser. Les spécialistes des médias, de la publicité et de la mise en marché le savent très bien aussi que c'est d'abord par les émotions qu'on peut faire bouger un individu et une foule d'individus. Quand on accepte de mieux en mieux que les phénomènes en apparence séparés l'un de l'autre sont en fait, en y regardant bien, unis l'un à l'autre par besoin, on ne s'étonne plus de voir, dans cette société narcissique qui valorise le culte du moi, l'autoportrait et la surexposition insignifiante de soi, que des individus seuls, isolés, dépressifs se donnent aussi en spectacle sachant que de mutiples caméras sont là qui guettent le malheur. Besoin d'apparaître et besoin de rapporter l'apparition sont intimement liés à l'appétit de curiosité de l'humain qui, paresseux en général, préfère la facilité de voir à l'effort de lire pour savoir et comprendre. Pour ça qu'un film moyen génère souvent plus de revenus qu'un très bon livre.

    Marc Therrien