Cowboy, la police américaine?

Le quartier général de la police de Dallas a été transformé en mémorial en l’honneur des cinq policiers abattus par un tireur embusqué, dans la nuit de jeudi à vendredi.
Photo: Laura Buckman Agence France-Presse Le quartier général de la police de Dallas a été transformé en mémorial en l’honneur des cinq policiers abattus par un tireur embusqué, dans la nuit de jeudi à vendredi.

Tous des cowboys, les policiers américains ? Pas vraiment. Qu’on soit aux États-Unis ou au Canada, les policiers peuvent dégainer leur arme dès qu’ils se sentent menacés. La différence, notent cependant les experts, c’est qu’au Canada, les corps policiers sont bien moins souvent confrontés à des civils armés.

Aux États-Unis, les policiers peuvent utiliser une force létale dans deux situations : lorsqu’ils perçoivent une menace à leur vie ou à celle d’autrui, et pour empêcher un suspect de prendre la fuite si ce dernier est dangereux. Certains corps policiers ne l’autorisent que dans le premier cas de figure. Pour juger de la menace, le test qui a été retenu à la suite d’une décision de la Cour suprême en 1989 est celui de la « croyance raisonnablement objective ».

Du côté canadien, le Code criminel permet « d’employer la force avec l’intention de causer, ou de nature à causer la mort ou des lésions corporelles graves », si la personne estime que « cette force est nécessaire afin de se protéger elle-même ou de protéger toute autre personne sous sa protection, contre la mort ou contre des lésions corporelles graves ». Et c’est la règle que suivent la Gendarmerie royale du Canada, la Sûreté du Québec, la Police provinciale de l’Ontario, le service de police de Toronto et l’ensemble des corps policiers québécois, a-t-on indiqué au Devoir.

« Les règles de base sont à peu près les mêmes tant au Canada qu’aux États-Unis », confirme Frédéric Lemieux, un diplômé de l’Université de Montréal professeur de criminologie à la George Washington University, où il dirige le programme d’études policières. « La perception d’une menace imminente à la vie d’un policier ou d’un citoyen est souvent suffisante pour justifier un homicide ou l’utilisation d’une arme à feu contre une autre personne. » Et dans les deux cas, ce n’est pas la menace objective qui compte, mais la perception qu’en a le policier.

La différence réside davantage dans le climat dans lequel s’opèrent les interactions entre policiers et civils. « Une des réalités aux États-Unis, c’est que, lorsque la police fait une arrestation ou stoppe quelqu’un pour une infraction, il y a toujours cette suspicion automatique (et je le sais parce que j’ai des policiers dans mes classes) que la personne est armée. C’est une réalité qu’on n’a pas au Québec ou au Canada. »

L’analyse est la même du côté de la police ontarienne. « Le climat en ce qui concerne les armes à feu est très différent au Canada », note le sergent Peter Leon, responsable des communications à la Police provinciale de l’Ontario. « Il n’y a pas autant d’armes à feu au Canada qu’aux États-Unis, évidemment. La plus grande distinction, c’est que nos lois sur les armes à feu sont très différentes », dit-il en citant le droit des Américains, inscrit à leur Constitution, de porter une arme. Les policiers ontariens croisent seulement « de temps en temps un individu qui est armé d’une arme à feu », dit-il. Et dans ces cas, les agents n’hésiteront pas à dégainer. « On a une arme pour une raison », résume le sergent Leon.

Impunité ?

M. Lemieux souligne toutefois qu’il existe aux États-Unis une très grande variabilité dans la formation policière. Il y a dans le pays près de 15 000 forces policières distinctes, certaines exigeant un an de formation, d’autres, aussi peu que deux semaines. « Il ne serait pas surprenant que certaines forces policières municipales au Québec ou au Canada soient plus professionnelles que leur équivalent aux États-Unis. » Néanmoins, dit-il, il faut s’enlever de la tête l’image des policiers américains « cowboys », qui dégainent pour un oui ou pour un non. Certaines études, cite M. Lemieux, parlent d’un taux de dégainage de moins de 2 %.

Au Québec, tous les policiers apprennent les mêmes techniques et adoptent les mêmes pratiques puisqu’ils doivent passer par l’École nationale de police du Québec située à Nicolet. Et leur formation s’échelonne sur trois ans et quinze semaines.

Reste que l’utilisation de la force repose beaucoup sur le jugement du policier. « Il y a deux mots qu’on ne dit jamais en formation de l’emploi de la force : le mot “toujours” et le mot “jamais” », explique Pierre St-Antoine, directeur des communications à l’École nationale de police du Québec. « Parce qu’il n’y a pas de recette en emploi de la force. On ne peut pas dire que, dans une situation X, vous pouvez toujours utiliser votre arme à feu ou ne jamais utiliser votre arme à feu dans une autre situation. »

Ainsi, tirer dans le dos d’un suspect peut être préconisé dans le cas d’une personne qu’on sait armée et qu’on soupçonnerait de vouloir menacer la sécurité d’un citoyen, indique-t-il : « L’emploi de la force est une science qui n’est pas évidente. »

Une autre chose que le Canada et les États-Unis ont en commun est la rareté des sanctions imposées à un policier ayant causé la mort d’un homme. « Quand un homicide est commis par un policier, c’est généralement difficile de prouver que le policier n’a pas bien fait son travail, et ça, c’est vrai dans les deux cas, dit Frédéric Lemieux, qui ajoute : Les versions vont vraiment souvent tendre à protéger la décision du policier, et ça, il n’y a pas de différence entre le Canada et les États-Unis. »

Avec Jeanne Corriveau

 

Plus de Noirs tués?

26 décembre 2015. Le Washington Post publie le fruit d’une compilation qu’aucun gouvernement, étonnamment, n’avait auparavant menée aux États-Unis : le nombre de civils abattus par des policiers, tous corps confondus. On y apprend qu’en 2015 (moins les sept derniers jours de l’année), 965 civils sont morts aux mains d’un policier. De ce nombre, 564 étaient armés et, selon le Post, la « majorité » étaient des Blancs. Seulement 90 étaient non armés et, du lot, 40 % étaient Noirs même si les hommes noirs ne forment que 6 % de toute la population américaine.

Déséquilibre ? Tout à fait, mais, contrairement à ce que la médiatisation de ces cas laisse croire, il n’y a pas de recrudescence de ce phénomène. Au contraire.

Une récente étude publiée dans le Harvard Public Health Review montre que les cas de jeunes Noirs morts aux mains des autorités est en déclin important. En 1965, le ratio de jeunes (15-34 ans) morts à la suite d’une « intervention légale » était de 3,33 par 100 000 habitants pour les Noirs contre 0,44 pour les Blancs. Mais en 2005, ce ratio avait descendu à 0,94 pour les Noirs contre 0,37 pour les Blancs. En d’autres mots, le ratio était sept fois plus élevé que celui des Blancs dans les années 1960, mais n’est plus « que » de deux fois et demie plus élevé. Sur toute la période, de 1960 à 2010, 15 699 personnes sont mortes aux mains de policiers américains, dont 9934 étaient des jeunes. De ce sous-groupe, 42,3 % étaient des Noirs, soit trois ou quatre fois leur poids démographique.
Hélène Buzzetti et Florent Daudens

 


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1 commentaire
  • Carmen Labelle - Abonnée 9 juillet 2016 13 h 09

    Mêmes règles mais critères de recrutement différents et questionnables

    Peut-être que les règles dans la police américaine sont les mêmes que celles dans la police canadienne, mais les critères prioritaires utilisés dans le recrutement des policiers aux États-Unis, selon l'ancien capitaine de la police de Philadelphie Ray Lewis, sont l'aggressivité et l'insensibilité «Cops Are Vetted For Aggression & Insensitivity». La combinaison de ces caractéristiques à un profilage racial et à la libre circulation des armes crée une spirale de violence où les policiers eux-mêmes et la société américaine toute entière sont aussi les victimes.