L’épanouissement de la francophonie manitobaine

Le Palais législatif du Manitoba, situé à Winnipeg
Photo: Canucks4ever83 / Wikimedia Le Palais législatif du Manitoba, situé à Winnipeg

Cent trente et un ans après la pendaison de Louis Riel, près d’un siècle après avoir condamné à la clandestinité l’enseignement du français et 30 ans après que la Cour suprême a déclaré illégales toutes ses lois unilingues, le Manitoba pose un ultime geste de réconciliation envers sa communauté francophone. Adoptée à l’unanimité à la veille de la fête du Canada, la loi 5 protège une fois pour toutes les services en français dispensés par la province. Une geste impensable il n’y a pourtant pas si longtemps.

Jacqueline Blay n’oubliera jamais l’incendie des bureaux de la Société franco-manitobaine. C’était en 1983, alors que le Manitoba traversait l’une de ses pires crises linguistiques, des militants francophobes y avaient carrément mis le feu en pleine nuit.

C’est pourtant le calme plat aux bureaux de l’organisme, boulevard Provencher à Saint-Boniface, depuis l’adoption jeudi de la Loi sur l’appui à l’épanouissement de la francophonie manitobaine (loi 5). Pas d’appels haineux, encore moins de colis suspects. « C’est à peine s’il y a eu un court texte dans la presse anglophone. Les mentalités ont évolué. Il y a aujourd’hui de 25 000 à 28 000 enfants inscrits en immersion française tous les ans. Les gens valorisent le bilinguisme. Les services en français, c’est tout à fait normal. Ordinaire, même », estime l’historienne et actuelle présidente de la Société.

La mesure législative a principalement pour effet d’enchâsser dans la loi de nombreuses pratiques du gouvernement en matière d’offre de services en français. Elle précise que ces services doivent être « manifestes », « facilement disponibles et accessibles » et « de qualité comparable à ceux offerts en anglais », et ce, pour toutes les institutions publiques manitobaines, des ministères aux sociétés d’État. On vise également une « augmentation graduelle de la gamme de services », et le gouvernement dévoilera sous peu le Conseil consultatif des affaires francophones qui sera chargé d’examiner les plans de services en français que seront désormais tenus d’élaborer ces organismes publics. La province se joint ainsi à plusieurs autres qui ont adopté des lois sur les services en français depuis le milieu des années 1980.

Bouée de sauvetage

« Le projet de loi oblige tout gouvernement à avoir un ministre responsable des Affaires francophones, qui est spécifiquement identifié comme un défenseur des francophones [dans l’appareil gouvernemental] », a souligné par ailleurs dans un entretien au Devoir l’ex-premier ministre néodémocrate du Manitoba, Greg Selinger, dont le gouvernement avait présenté un projet de loi à peu près identique avant sa défaite électorale, en avril.

Pour l’avocat spécialiste des droits linguistiques Mark Power, la loi 5 en dit long sur l’évolution des mentalités envers le français à l’échelle du pays. « Le fait qu’un gouvernement, juste après les élections, prenne l’initiative de mener à terme un projet initié par ses prédécesseurs, c’est du jamais vu, au Manitoba ou ailleurs. Et ça montre à quel point le Manitoba a mûri. On voit une majorité anglophone de plus en plus francophile, qui n’a plus peur de la francophonie et qui réalise, espérons-le pas trop tard, qu’il faut prendre des mesures pour assurer sa pérennité », précise le juriste, qui a croisé le fer avec de nombreux gouvernements pour faire reconnaître les droits des francophones en milieux minoritaires.

Et puis après ?

Reste à savoir ce que changera, concrètement, dans le quotidien des Franco-Manitobains, ce nouveau texte de loi. Le jeune réalisateur Gabriel Tougas aimerait bien le savoir. Les défis actuels que doivent affronter les Franco-Manitobains comme lui ne sont plus tant légaux ou juridiques que personnels, croit-il. « Il n’y a plus d’antagonisme humain, il y a juste de la fatigue et de l’insécurité linguistique » — terme utilisé pour décrire le malaise vécu par certains francophones minoritaires à l’idée d’utiliser leur langue maternelle, de crainte qu’elle soit imparfaite, notamment devant des locuteurs québécois —, dit-il.

La loi 5 désormais adoptée, il importe que la communauté francophone du Manitoba poursuive sa propre réflexion sur son avenir. « La communauté est en train d’avoir cette discussion avec ses états généraux sur la francophonie manitobaine. Ce qui est fun à voir, c’est que plusieurs des priorités de la loi 5 reflètent nos propres discussions », conclut le jeune documentariste.


Une francophonie « inclusive »

Pour caractériser sa francophonie, le Manitoba adopte, dans la loi 5, une définition qui dépasse le strict critère du français comme langue maternelle.

À l’instar de l’Ontario, qui officialisait en 2009 une Définition inclusive de la francophonie (DIF), la province voisine considérera désormais comme francophone toute personne ayant « une affinité spéciale avec le français » ou qui s’en « ser[t] couramment dans la vie quotidienne, même s’il ne s’agit pas de leur langue maternelle », ouvrant ainsi la porte à un élargissement possible de l’offre de services en français qui tiendra compte de la nouvelle diversité culturelle, en raison notamment de l’afflux important d’immigrants ayant le français comme langue seconde ou tierce.

Selon les données actuelles, le Manitoba compterait près de 50 000 francophones, soit environ 5 % de la population, et presque autant d’anglophones en mesure de s’exprimer en français.
10 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 6 juillet 2016 02 h 41

    Peau de chagrin

    Selon Statistiques Canada, la communauté francophone du Manitoba est en diminuation constante (langue maternelle française: 45 926 en 2001; 44 824 en 2011).

    Langue française parlée à la maison? 20 891 en 2001; 19 673 en 2011.

    Lors de la fondation du Manitoba par Louis Riel, la population (blanche et Métis) était francophone à 50%. Aujourd'hui, il en reste 4,2%.

    Et la ministre responsable des Affaires francophones est une anglophone unilingue.

    J'admire l'optimisme de la présidente de la Société franco-manitobaine.

  • Yves Côté - Abonné 6 juillet 2016 04 h 52

    Faut quand même pas essayer de...

    Au Canada, lorsque le nombre de francophones ne représentent plus aucun risque politique d'imposer sa langue, on peut les aider un peu.
    Mais attention !, pas question que la langue française ne se trouve, ou ne se retrouve dans le cas du Manitoba, dans une position de s'imposer d'elle-même à qui que ce soit.
    Seule la langue anglaise doit pouvoir imposer son usage normal et généralisé dans ce pays. Voilà la limite qui ne doit pas être franchie par les Franco-Manitobains quand on présente qu'il importe "que la communauté francophone du Manitoba poursuive sa propre réflexion sur son avenir".
    Faut quand même pas rêver !
    Ni essayer de nous faire prendre des vessies pour des lanternes...
    Tous les Canadiens français sont gentils pour Ottawa et le Canada.
    Seuls les Québécois sont méprisables et le resteront tant qu'ils représenteront une force politique déterminante au Canada. Raison pour laquelle, si nous n'acceptons pas de nous donner un électrochoc général en décidant tous de nous donner un pays qui nous ressemble, nous continuerons de participer activement à dissoudre de manière folklorique notre langue, notre culture, notre personalité collectives dans une autre de langue anglaise.
    Seule langue perçue par les Canadiens et autres anglophiles de toutes langues maternelles, comme gagante en Septetrion...

    S'il est bien pour nos frères et soeurs francophones du Manitoba que les choses s'améliorent, ne percevons pas, ni ne donnons pas en parallèle comparable à cela, la même solution pour les Québécois comme viable.
    Cela ne serait que de s'illusionner sur le sens de l'histoire.

    Merci de m'avoir lu.

  • Jacques Grenier - Abonné 6 juillet 2016 05 h 37

    Ressucité

    Les morts ne reviennent pas.

  • Jean-François Trottier - Abonné 6 juillet 2016 07 h 44

    Un nice to have

    Et un rachat de crimes de guerre pas si éloignés.

    Et puis les touristes iront voir les champs de bataille et tout et tout.

    Maintenant que la présence francophone "de souche" a pris une valeur symbolique, ça fait vraiment bien de les appuyer.
    Une génération massacrée, quatre générations bafouées, on va s'arrêter à ces détails pour admirer la grandeur de.... de quoi au juste ?

    • Jacques-André Lambert - Abonné 6 juillet 2016 11 h 04

      Un Festival des Voyageurs avec ça?

      En attendant des excuses officielles d'Ottawa pour la pendaison de Louis Riel.

  • Gilles Théberge - Abonné 6 juillet 2016 09 h 04

    Ça à les apparences

    J'ai bien hâte de voir une loi du Manitoba conçue, rédigée, et adoptée en français.

    C'est ça le vrai test. Tant que c'est pour apprendre le français pou la galerie, c'est pas dangereux.

    La vraie égalité c'est ça. Quand dans tous les aspects de la vie, une langue peut se substituer à l'autre langue!

    Autrement, c'est une coquetterie!

    Bonne chance quand même à nos "cousins" Franco manitobains.

    • Philippe Orfali - Abonné 6 juillet 2016 12 h 19

      Sauf erreur, toutes les lois du Manitoba sont adoptées dans les deux langues, depuis un jugement de la Cour suprême en 1985. C'est également le cas en Ontario et au Nouveau-Brunswick.

      Philippe Orfali,
      journaliste

    • Jacques-André Lambert - Abonné 6 juillet 2016 15 h 57

      La textes de loi ont beau être écrits dans les deux langues officielles...

      Pour ce qui concerne l'accès à la justice en français, c'est une autre histoire.

      100% des avocats de l'Association des juristes d'expression française du Manitoba sont insatisfaits de l'accessibilité en matière de droit criminel (source : Justice Canada, Manitoba)