Visas: la communauté mexicaine retient son souffle

Sur le point d’éliminer — ou à tout le moins d’assouplir — l’imposition de visas pour les citoyens mexicains souhaitant se rendre au Canada, Ottawa suscite bien des espoirs, mais aussi des craintes dans la communauté mexicaine d’ici.

Le sommet des « trois amigos » auquel ont été conviés les présidents Barack Obama et Enrique Peña Nieto cette semaine dans la capitale fédérale doit permettre à Justin Trudeau de réaliser l’une de ses promesses électorales, soit de mettre fin aux exigences pour les ressortissants mexicains de se munir d’un visa pour entrer au Canada, une mesure instaurée en 2009 par Stephen Harper. À l’époque, le Mexique était devenu le premier lieu d’origine des demandeurs d’asile au Canada, et bon nombre de ces dossiers étaient considérés comme frauduleux par Ottawa.

Malgré de nombreuses mises en garde formulées par leurs fonctionnaires, les libéraux s’apprêteraient à aller de l’avant avec cet « assouplissement » des exigences, certains médias anglophones ayant rapporté que la mesure pourrait entrer en vigueur dès le 1er décembre prochain.

Une nouvelle positive selon Noé Arteaga, du groupe Mexicains unis pour la régularisation (MUR), qui milite pour le droit de migrer et de demeurer au Canada sans discrimination fondée sur l’origine ou la nationalité. Il émet toutefois plusieurs réserves. « Cela ne change rien pour les milliers de Mexicains qui sont en clandestinité au Canada, ceux qui se sont vu déporter vers le Mexique même si leurs enfants sont, eux, citoyens canadiens, ou les travailleurs temporaires, qui paient tout mais qui n’ont droit ni au chômage ni à la retraite. »

« En principe on pense que c’est une bonne décision, même si elle est sans doute accompagnée de conditions sévères et de restrictions », ajoute Carmelo Monge, originaire du Mexique. Il cite certains reportages qui laissent croire qu’Ottawa pourrait revenir sur sa décision si le nombre de demandes d’asiles de Mexicains connaissait un nouveau bond, comme en 2009.

« Grave erreur », selon une Mexico-Canadienne

Maria (nom fictif), Mexicaine établie à Montréal depuis une quinzaine d’années, voit les choses d’un tout autre oeil. Le Canada fait une « grave » erreur en ouvrant ainsi la porte à ses compatriotes, croit cette professionnelle, témoin de « quatre ou cinq » demandes frauduleuses dans son entourage.

« C’est vrai qu’il y a de vrais motifs pour demander l’asile quand on est mexicain, surtout aujourd’hui, alors que la crise politique et financière est pire. Mais ma crainte, c’est que d’autres personnes profitent à nouveau du système comme l’ont fait ces personnes », explique-t-elle.

Arrivée au Canada en 2000, elle se dit toujours « choquée » d’avoir vu des membres de sa famille étendue prétendre d’être homosexuels ou inventer de toutes pièces des histoires sordides dans le seul but d’obtenir le statut de réfugié. Comme il n’est pas toujours facile de se trouver un emploi au Mexique, même après des études universitaires, plusieurs viennent gagner de l’argent rapidement au Canada pour ensuite retourner là-bas, croit-elle. « Les gens se passent le mot sur comment profiter du système. […] Ça me met en colère parce que plusieurs personnes dans notre pays ont de vrais motifs pour partir. »

Abattre les murs

Jeune professionnel basé à Mexico ayant visité le Canada en plus d’y travailler, Alex Saray s’attend lui aussi à ce que l’engouement des jeunes Mexicains pour le Canada prenne de l’ampleur à la suite de cette annonce. « Même si l’obtention d’un visa ne représente pas un frein financier majeur, le processus était long et complexe et plusieurs se tournaient vers d’autres destinations depuis [2009]. Le fait d’enlever le visa va certainement encourager de nombreux Mexicains à visiter à nouveau le Canada », dit-il.

Si l’imposition de visas avait mené à la détérioration des rapports entre le Canada et le Mexique, il s’attend à ce que ces tensions deviennent rapidement de l’histoire ancienne, une fois la rencontre des « trois amigos » conclue.

« Les Mexicains ont toujours apprécié le Canada, aujourd’huiplus que jamais. On n’a qu’à comparer Justin Trudeau et la politique américaine pour le comprendre : pendant que Trump souhaite ériger des murs, Trudeau, lui, les abaisse, comme en témoigne cette annonce », conclut-il.