Des sénateurs forcés de renoncer au français

Le sénateur libéral Serge Joyal a constaté le problème dans les débats autour de l’important projet de loi sur l’aide à mourir.
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne Le sénateur libéral Serge Joyal a constaté le problème dans les débats autour de l’important projet de loi sur l’aide à mourir.

La chose a fait sourciller quelques francophones. Pendant le très médiatisé débat sur l’aide médicale à mourir, un des sénateurs les plus impliqués dans le dossier, le sénateur québécois Serge Joyal, a livré tous ses discours… en anglais. Assimilation ottavienne ? Nenni. C’est plutôt la mauvaise qualité de l’interprétation offerte à la Chambre haute qui le pousse à renoncer à la langue de Molière. L’insatisfaction des francophones est telle que des plaintes ont été déposées.

« C’est la qualité de la traduction et le décalage qu’il y a entre la traduction elle-même et le ton pris pour convaincre [qui explique mon choix de l’anglais] », indique Serge Joyal en entrevue avec Le Devoir. « Il m’est arrivé de parler en français — bon, j’ai un certain français, pas le français de la rue — et la traduction parfois n’était pas correcte. Les gens m’ont demandé après coup ce que j’avais dit parce qu’ils n’avaient pas tout à fait compris. »

Les interprètes du Sénat, comme ceux partout dans l’enceinte parlementaire, se trouvent dans de petites cabines insonorisées nichées dans des encoignures. Ils écoutent les discours et les relaient au micro, au fur et à mesure, dans l’autre langue officielle du pays. Chaque siège au Sénat, à la Chambre des communes, dans les salles de comité et dans les tribunes réservées au public est doté d’une oreillette permettant d’écouter les délibérations en version originale ou en version ainsi traduite.

Glissement de sens

Le leader conservateur au Sénat, Claude Carignan, confirme le problème. « Il y a beaucoup d’insatisfaction par rapport à la qualité de l’interprétation », confirme-t-il au Devoir. « Je suis au caucus, je parle français et je vois les gens avoir une réaction que je ne comprends pas, qui est sans lien avec mon propos. Et je réalise qu’une nuance n’a pas été faite. »

M. Carignan donne en exemple une conversation (dont il demande de taire les détails pour ne pas trahir la confidentialité des discussions) où il proposait d’inclure un adversaire politique dans un comité. La consternation des collègues l’a amené à comprendre que, dans la bouche de l’interprète, l’adversaire se voyait offrir la présidence du comité !

« Je suis francophone, je parle français parce que je veux faire passer le message qu’il y a du français au Sénat, et cela altère la qualité de mon discours [auprès de mes collègues anglophones] », se désole-t-il. « C’est pénible qu’on en soit encore là en 2016. »

M. Carignan confie qu’au cours des six derniers mois, « au moins trois plaintes » ont été déposées à l’administration du Sénat pour que le greffier rencontre Travaux publics, le ministère responsable du Bureau de la traduction qui fournit les services d’interprétation et de traduction au Parlement. Il soutient que la situation ne change pas pour autant, d’où la frustration.

La porte-parole du Sénat, Jacqui Delaney, confirme l’information. « Étant donné les préoccupations qui ont été soulevées au cours des derniers mois au sujet des services de traduction, les membres du sous-comité des communications ont demandé au greffier du Sénat de continuer à travailler avec Travaux publics et Services gouvernementaux Canada afin de répondre à ces préoccupations et ainsi améliorer et assurer la capacité des parlementaires à exercer efficacement leur travail dans les deux langues officielles », a-t-elle fait savoir par courriel.

De son côté, le ministère des Travaux publics nie qu’une plainte officielle ait été déposée. « Le Bureau de la traduction a communiqué avec le greffier du Sénat, qui a confirmé qu’il n’a pas transmis de plainte concernant la qualité des services d’interprétation et de traduction », a indiqué un porte-parole du ministère par courriel. Mais il continue en écrivant que « le Bureau travaille étroitement avec le greffier du Sénat ». Il prétend que les préoccupations ne portent que sur la qualité sonore de l’interprétation.

À l’écrit aussi

L’insatisfaction ne porte pas seulement sur l’interprétation. Elle concerne aussi la traduction des textes écrits produits par le Sénat. M. Carignan estime qu’elle n’est pas de qualité suffisante. Au point qu’il affirme utiliser ses budgets parlementaires pour embaucher sa propre traductrice. « Même le service des communications du Sénat fait de plus en plus de la traduction interne », soutient-il.

Le sénateur Joyal confirme. Il arrive souvent qu’au terme d’une rencontre, le plus francophone du groupe se voie confier la tâche de réviser la traduction produite par Travaux publics et d’y apporter les modifications requises. « On a une charge additionnelle, soupire Serge Joyal. On veut s’assurer que le texte publié en français soit lisible. Il m’est arrivé je ne sais plus combien de fois depuis que je suis à Ottawa d’avoir à réviser le texte français et le donner au président ensuite. On a toujours la responsabilité de s’assurer que la qualité du français soit très bonne. »

M. Joyal refuse néanmoins de jeter la pierre au service de traduction. « C’est toujours un peu délicat de critiquer publiquement, car, évidemment, les gens font des efforts. Mais ils ont subi d’importantes coupes au ministère des Travaux publics. Ils ont diminué le nombre de postes permanents, ils ont recours à des traducteurs contractuels qui ne maîtrisent pas nécessairement le lexique dans des domaines particuliers. […] Dans ce contexte, on ne peut pas leur faire de reproches quand ils opèrent dans des conditions extrêmement difficiles qui ne sont pas idéales pour donner le service. Alors, on est donc un peu coincés. »

Rappelons que des insatisfactions similaires envers les interprètes de la Cour suprême avaient alimenté le débat sur le bilinguisme des juges. Des plaideurs francophones avaient écouté après coup l’interprétation qui avait été faite de leurs propos pour se rendre compte que leur argumentaire avait été mal rendu en anglais.

18 commentaires
  • Guy O'Bomsawin - Abonné 28 juin 2016 02 h 29

    Panne de mots

    La source du problème est l'extrême pauvreté de la langue anglaise et, par le fait même, de son esprit. Les interprètes font donc face, faute d'une panoplie d'instruments, au défi de réduire instantanément une partition d'orchestre en partition de piano, ou encore de ramener d'un claquement de doigt un enregistrement de multiples pistes à une seule. Si l'exercice de passer d'une langue à l'autre semble simple dans la conversation courante, il en va tout autrement lorsqu'il est question de discours au sens rhétorique du terme. Or, à Ottawa, le français n'est pas depuis toujours qu'un mal imposé, mais une langue livrée à un service de traduction dont les paramètres sont ceux d'une langue canadienne-anglaise foncièrement descriptive plutôt que sensée. Bref, en traduction, le français y est systématiquement appauvri au niveau l'anglais. J'en sais quelque chose pour y avoir mille fois donner du sens à toutes les versions françaises livrées par les services fédéraux de traduction. Bientôt, les ordinateurs feront vraisemblablement mieux que ceux-ci. Si respect on avait pour notre langue vue comme folklorique dans cette capitale de la vacuité, on n'en serait pas là depuis des décennies.

    • Barbara Ulrich-Groulx - Abonnée 28 juin 2016 09 h 32

      Cher monsieur, la source du problème n'est pas «l'extrême pauvreté de la langue anglaise» comme vous postulez en entrée de matière. La langue anglaise, c'est-à-dire la langue anglaise et non la langue anglaise américaine, regorge de subtilités. Le hic, c'est de les connaître...D'autre part, vous êtes sûrement au courant des coupes drastiques imposées au Bureau de la traduction et de la décision d'utiliser, du moins pour les documents écrits, des logiciels de traduction automatique ou informatique et de la mise à pied d'un bon nombre de traducteurs expérimentés pour les remplacer par des contractuels que le gouvernment peut payer à rabais. Ces décisions ont eu des effets désastreux dont cet article témoigne. À titre de traductrice, j'ai eu l'occasion de lire certains extraits de ces «nouvelles» traductions et j'en conviens, non seulement sont-elles illisibles, mais elle ne font aucun sens. La source du problème n'est pas la pauvreté d'une langue, mais encore une fois, les coupes budgétaires décrétées par le gouvernment précédent. Vite, que l'on restaure ces budgets, que l'on embauche des traducteurs et des réviseurs d'expérience et que l'on mette à jour le Termium linguistique du Bureau de traduction qui n'est plus financé non plus!

  • Yves Côté - Abonné 28 juin 2016 02 h 42

    Après tout...

    Un nouveau sommet du mépris est atteint par les fédéraillistes.
    Voici le message de Monsieur Joyal et de ses amis.
    Le français parlé par les Québécois est si mauvais, même celui des très instruits interprètes et de traducteurs, qu'il vaut mieux dorénavant se décider à parler anglais pour être compris des gens importants...

    Vous êtes une personne importante ?
    Ou en tout cas, vous souhaitez convaincre les autres et vous-mêmes que vous l'êtes par distinction des autres Québécois, médiocres et ordinaires ?
    Pas de problème, parlez anglais et tous les êtres civilisés du Canada, et idéalement du monde puisque ce pays est le nec plus ultra de la modernité, en jugeront ainsi automatiquement.
    Après tout, quoi de plus normal que d'inviter tout le monde à se regrouper autour de la norme canadienne, elle dorénavant sans complexe du mépris "loyalist" historique des Québécois ?

    Mais le mépris ne pourra qu'avoir un temps.
    Et à mon avis, il faut être aveuglé par son propre nombril politique pour ne pas voir que celui-ci tire à sa fin...

    Vive le Québec libre !

    • Chantale Desjardins - Abonnée 28 juin 2016 08 h 31

      Voilà où nous sommes arrivés avec notre langue. Il existe de très compétents traducteurs et M. Joyal n'a pas à craindre qu'on ne comprenne pas le langage châtié d'un homme dont la culture est si élevée qu'on ne saurait lui rendre justice par le truchement de la traduction... Quelle humilité!

  • Pierre Valois - Abonné 28 juin 2016 05 h 52

    Notre place dans ce foutu Canada...

    Quand au sein même de l'institution chargée de protéger les droits de la minorité frncophone de ce pays on n'y parvient pas, il ne faut pas réfléchir trop longtemps pour se convaincre d'en sortir au plus vite...

  • Michel Thériault - Inscrit 28 juin 2016 06 h 33

    Rendons leur service...

    et séparons-nous pour fonder la République du Québec. Ils n'auront donc plus à nous traduire. C'est d'une simplicité.

  • Jean Delisle - Abonné 28 juin 2016 07 h 05

    Des conséquences prévisibles

    Voilà les conséquences prévisibles de la réduction inconsidérée du personnel de la traduction, de l'interprétation et de la terminologie au Bureau de la traduction. Le Comité permanent des langues officielles, présidé par le député de Brome-Missisquoi, Denis Paradis, vient de publier un rapport important sur le Bureau. Une de ses recommandations est d’affecter « toutes les ressources financières nécessaires » au BT pour que celui-ci « offre des services de traduction de qualité supérieure ». Il faut aussi placer à la direction du BT des personnes de vision bien au fait des véritables enjeux nationaux de la traduction et conscientes de l’importance de la langue française dans l’identité et la culture canadiennes. Il ne reste plus qu’à espérer que le gouvernement au pouvoir donne une suite favorable à l’ensemble des recommandations sensées de ce rapport. Le Bureau de la traduction est une institution culturelle et son démantèlement, accéléré sous les conservateurs, doit cesser. Il faut souhaiter qu’il redevienne le navire amiral des professions de traducteur, d’interprète et de terminologue, comme il l’était encore il n’y a pas si longtemps. L’avenir du bilinguisme officiel en dépend.

    • Georges Tissot - Abonné 28 juin 2016 12 h 14

      C'est bien dit. Que dire maintenant de l'enseignement des langues?