La chambre de réflexion avait assez réfléchi

C’est qu’ils sont devenus bien fringants, les sénateurs de ce nouveau Sénat libéré du joug de la partisanerie, remarquaient plusieurs observateurs du ROC cette semaine. Au point même de vouloir imposer aux élus de la Chambre des communes leur vision de ce que devrait être l’aide médicale à mourir ? Hérésie, dit-on unanimement.

Entre autres textes appelant le Sénat à un peu de retenue dans le dossier du projet de loi C-14, celui de Kelly McParland (National Post) fait valoir qu’après tant d’années de scandales, il est compréhensible que les sénateurs aient voulu faire quelque chose d’utile, pour une fois. Ce projet de loi, finalement adopté vendredi, représentait à cet égard une belle occasion : c’est l’un des plus importants de l’histoire récente canadienne.

Sauf que les sénateurs ont fait preuve d’un enthousiasme un peu trop intense au goût de McParland, qui a eu l’impression que certains d’entre eux se croient au-dessus des élus de la Chambre des communes. Le Sénat est une « chambre de réflexion » et a d’importants pouvoirs, concède McParland. Mais sa tâche première demeure d’étudier les projets de loi et de proposer des améliorations, pas de faire obstruction à la volonté de ceux qui ont été choisis par la population canadienne pour écrire des lois — et qui doivent par la suite répondre de leurs actes devant cette même population.

Dans le dossier de l’aide médicale à mourir, les sénateurs ont fait des efforts utiles, poursuit le chroniqueur. Tout le débat sur la « mort raisonnablement prévisible » est important, et il était légitime que le Sénat l’amène devant le public. C’est aussi son travail de chercher à trouver d’autres améliorations au projet de loi. Mais au final, la Chambre haute ne pouvait bloquer la volonté des élus du Parlement, estimait McParland. Pousser le bouchon trop loin aurait ravivé les doutes de plusieurs Canadiens quant à la pertinence et à la valeur de l’institution, croit-il.

L’équipe éditoriale du Globe and Mail est du même avis. Elle estime que le Sénat a fait son travail dans le dossier de l’aide médicale à mourir, mais que ce travail devait nécessairement céder le pas à la volonté des élus de la Chambre.

Le Globe juge d’une part que le gouvernement a su répondre aux interrogations soulevées par les opposants au projet de loi et qu’il a prouvé que C-14 répond aux balises établies par la Cour suprême dans l’arrêt Carter. Le projet de loi limite l’accès à ceux dont la mort est prévisible, ce que ne faisait pas la Cour, reconnaît le Globe. Mais c’est là un risque calculé par le gouvernement (en ce sens que cela pourrait être contesté devant les tribunaux), et un risque qui s’appuie sur le fait que la Cour ne dicte pas le contenu d’un projet de loi : elle en donne des paramètres généraux.

Tout compte fait, le texte du projet de loi est une réponse honnête de la Chambre au jugement de la Cour, juge le Globe. Ce dernier écrit que le Sénat a bien fait son travail dans ce dossier en forçant les Communes et le public à reconsidérer l’enjeu de l’accessibilité (la mort prévisible). Mais le débat est fait et les élus ont tranché : le Sénat se devait de respecter ce vote.

Ô Canada…

Tristan Hopper remarquait dans le National Post que l’actuel débat sur les paroles de la version anglaise de l’hymne national passe complètement inaperçu au Québec. Le projet de loi de Mauril Bélanger vise à remplacer les mots « all thy sons command » par « in all of us command », de manière à soustraire la référence aux « fils » pour plutôt parler de « nous tous » — Bélanger veut un genre neutre. Bien des chroniques ont été consacrées à ce changement de mot dans les dernières semaines…

Hopper a pour sa part fait l’exercice de traduire les paroles de la version française — qui demeure la version originale. Pour constater que… eh bien, c’est un « cauchemar » en matière de rectitude politique.

Le texte est truffé de références à un langage « genré », il montre un triomphalisme chrétien et fait entendre un « bruit de bottes » très XIXe siècle. Hopper en fait l’énumération : dans le texte français, la figure canadienne a une valeur trempée dans la foi, son bras porte l’épée et la croix, le Canadien est « né d’une race fière » [deuxième couplet], il est guidé par la lumière du ciel, etc.

Comme d’autres avant lui, Hopper constate qu’il n’y a rien là d’universel, de multiculturel ou de pacifique. C’est un vieil hymne catholique datant des jours de la monarchie, voilà tout. Et si cet hymne ne dérange personne au Québec, avance Hopper, c’est que les Québécois sont habitués à côtoyer une certaine imagerie catholique… et aussi parce que l’hymne n’est pas chanté très souvent, à part la version bilingue avant les matchs au Centre Bell.

Le procès des procès

À noter : un intéressant texte de l’avocate torontoise Breese Davies dans le dernier numéro de The Walrus, sur les procès pour agression sexuelle. Au fil de sa carrière, Davies a défendu des hommes accusés de viol, mais aussi des plaignantes en matière d’agressions. Elle s’appuie sur cette expérience pour répondre à des critiques faites envers le système de justice dans la foulée du procès Ghomeshi.

Pour améliorer l’ensemble du processus judiciaire dans ce genre de dossier, Davies plaide pour que les policiers et la Couronne fassent un meilleur travail en amont des procès : notamment, qu’ils questionnent plus sérieusement les plaignantes pour s’assurer que le procès ne fera pas surgir des surprises ou des incohérences autour de leur témoignage.

Le mot-clé #WeBelieveSurvivors ne fera jamais gagner un procès, écrit Davies : il faut au contraire que ces « survivantes » réussissent à convaincre un juge. Et mieux elles seront préparées, plus grandes seront leurs chances.