Un expert défend la position du Canada au sujet des rançons

En clamant qu’il ne versera pas de rançon mais en laissant du même coup aux familles le soin de le faire, le Canada fait-il preuve d’hypocrisie ? Pas du tout, répond un expert de la question. Car les groupes ravisseurs parviennent néanmoins à récolter moins d’argent, ce qui les affaiblit et pourrait rendre ces prises d’otage moins attrayantes.

Le premier ministre Justin Trudeau martèle depuis deux mois que son gouvernement ne paiera pas de rançon aux ravisseurs comme ceux qui ont capturé et assassiné deux Canadiens ce printemps. Les familles de ces deux victimes, John Ridsdel et Robert Hall, auraient cependant chacune tenté de négocier le paiement de leur propre rançon. « Ça peut paraître hypocrite, mais c’est cohérent avec leur logique de ne pas payer de rançon », explique Arjun Chowdhury, professeur adjoint en sciences politiques à l’Université de la Colombie-Britannique.

Car ce qu’Ottawa veut éviter, c’est de fournir des sommes énormes à des groupes criminels comme Abu Sayyaf, qui a kidnappé MM. Hall et Ridsdel en septembre. « C’est une stratégie pour minimiser les dégâts, résume M. Chowdhury au Devoir. On ne peut pas empêcher une famille de payer une rançon. Ce qu’on peut faire, c’est limiter la quantité d’argent que ce groupe va recevoir. »

Réduire le risque ?

Le gouvernement Trudeau argue que le versement de rançons ne fait qu’aggraver le phénomène. « Vous allez simplement rendre les Canadiens plus vulnérables si vous succombez à ce genre de demandes », a réitéré mardi le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale. Mardi, les proches de Robert Hall se sont dits d’accord avec la politique du gouvernement fédéral.

Le professeur Chowdhury n’est pas convaincu que la position canadienne réduit le risque de voir ses citoyens pris en otages. « Je n’ai vu aucune preuve que les Canadiens sont kidnappés en moins grand nombre. » Mais les ressortissants du Canada pourraient devenir moins attirants à force de ne générer que des rançons moindres. Et c’est pour ça que Justin Trudeau pousse ses alliés à réitérer publiquement qu’ils ne paieront pas, eux non plus, de rançons. « Parce que si cela arrive à tout le moins, même si le nombre de prises d’otage ne diminue pas, la quantité d’argent que ces gens-là gagnent diminue. Et ça limite les dégâts qu’ils peuvent faire. »

Une famille ou l’employeur d’un Canadien pris en otage ne paiera pas les 8 millions réclamés par exemple pour la libération de Robert Hall, assassiné lundi aux Philippines. La famille de M. Hall aurait offert 1,4 million, selon le Globe and Mail. Celle d’Amanda Lindhout — une journaliste kidnappée en Somalie en 2008 — aurait payé 600 000 $ pour la faire libérer.

Les États-Unis ont cessé l’an dernier de menacer de poursuite les familles d’otages qui tentent de payer une rançon. Les autorités américaines reconnaissent désormais qu’elles peuvent conseiller ces familles ou les aider à entrer en contact avec les ravisseurs.

Pas de morale absolue

Impossible de savoir ce que fait exactement le Canada. Mais Bob Rae, ancien chef libéral et ami personnel de John Ridsdel, qui a aidé sa famille à négocier avec Abu Sayyaf, affirmait ce printemps que les autorités canadiennes étaient impliquées « de façon régulière » pour « évaluer la façon de gérer cette crise » et que « les considérations pécuniaires faisaient partie des discussions ». Le gouvernement Trudeau avait nié avoir été impliqué.

Mais le fédéral est malhonnête en martelant qu’il n’y a aucune négociation possible, a réitéré Bob Rae au Devoir mardi. « Il est important que le gouvernement ne prétende pas qu’il vit dans un monde de morales absolues », a-t-il fait valoir.

Discret quant à la teneur des efforts qu’il a déployés pour tenter de faire libérer son ami, il n’a pas voulu préciser ce que devrait faire de plus le gouvernement canadien. Mais il tenait à ce que le « dilemme moral » auquel font face des familles comme celles de MM. Ridsdel ou Hall ne soit pas escamoté du débat public de l’heure.

1 commentaire
  • Anne-Marie Courville - Abonnée 15 juin 2016 08 h 32

    Et la vie d'un être humain vaut combien...

    On ne peut rester indifférent quand il s'agit de sauver une vie même si on exige une rançon. On négocie cette rançon pour sauver cette vie. M. Trudeau, si cette vie était celle de votre fils, que feriez-vous? Je n'approuve pas votre choix.