L’aide à mourir, une affaire de médecins aussi

La ministre de la Santé Jane Philpott est elle-même médecin de formation.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La ministre de la Santé Jane Philpott est elle-même médecin de formation.

À ceux qui reprochent au gouvernement de Justin Trudeau d’avoir manqué d’ambition avec son projet de loi sur l’aide médicale à mourir, la ministre de la Santé Jane Philpott réplique qu’il n’y a pas que les patients impliqués dans ces décisions : il y a des médecins aussi. Plus on s’éloigne du moment de la mort prévisible d’un patient, plus il est déchirant pour un médecin de précipiter celle-ci. Et ce déchirement est encore plus vif quand les médecins sont appelés à appliquer des directives anticipées données des années auparavant.

C’est un euphémisme de dire que la décision d’Ottawa de limiter l’accès à l’aide médicale à mourir aux personnes dont la « mort naturelle est devenue raisonnablement prévisible » a été contestée. Le NPD, le Bloc québécois, le ministre québécois de la Santé Gaétan Barrette, certains constitutionnalistes, au moins deux députés libéraux, le Sénat : nombreux sont ceux qui croient que cette aide devrait être ouverte à toute personne souffrante, qu’elle soit mourante ou pas. En entrevue avec Le Devoir, Mme Philpott, qui est elle-même médecin, invite ces gens à envisager la question par la lorgnette du corps médical.

Demander aux médecins de faciliter la mort prématurée de gens qui autrement ne seraient pas proches de la mort relève d’une tout autre logique

 

« Les médecins comprennent leur responsabilité de soulager la douleur, en particulier à la fin de la vie. Nous voulons tous épargner à nos patients des souffrances indues lorsqu’ils ont atteint ce point où ils mourront de toute manière, explique la ministre-médecin. Mais de demander aux médecins de faciliter la mort prématurée de gens qui autrement ne seraient pas proches de la mort relève d’une tout autre logique et nous devons l’étudier en tant que société. »

Directives anticipées

Les hésitations de la ministre se répètent lorsqu’on aborde la question des directives anticipées. De telles directives permettraient à une personne recevant un diagnostic de démence (l’Alzheimer par exemple) de signifier à l’avance, en prévision du moment où elle ne sera plus lucide pour le faire, son désir qu’on la tue lorsque certaines conditions seront remplies. Le corollaire des directives anticipées est que le médecin tuera une personne qui n’est plus en mesure de consentir à sa mort. La ministre estime que cet aspect de la question est trop souvent ignoré par ses critiques.

« Je suis très contente que vous posiez la question. On parle très peu de la perspective des médecins et cette perspective est importante. Dans une telle décision, il y a deux personnes impliquées : le patient et celui qui fournit l’aide à mourir. Il est extrêmement difficile pour ce fournisseur et la famille de mettre en application les directives anticipées. » Mme Philpott cite le cas des Pays-Bas où, malgré la possibilité de faire de telles directives anticipées, celles-ci ne sont que « très rarement » respectées.

La ministre évoque le cas hypothétique d’une personne qui aurait demandé qu’on la tue lorsqu’elle ne sera plus capable de s’alimenter et de s’habiller par elle-même. « Reportons-nous 10 ans plus tard. Le médecin est appelé à rencontrer cette personne qui remplit peut-être tous ces critères, mais qui n’a pas l’air de souffrir pour autant et à qui il lui est impossible de demander si elle veut vraiment que ses directives anticipées soient appliquées. […] On peine à confirmer que c’est vraiment le désir de la personne. C’est une énorme responsabilité pour un professionnel de la santé de s’assurer que la personne pense encore la même chose. »

Elle, en tant que médecin, le ferait-elle ? Jane Philpott hésite. Son visage se contorsionne. On sent le malaise. Elle finit par décliner la question, ne voulant pas personnaliser le débat, mais ajoute quand même : « Je peux voir pourquoi ce serait très difficile. » Elle rappelle qu’à l’heure actuelle, les directives anticipées existent pour d’autres conditions médicales et la preuve empirique démontre qu’elles sont souvent ignorées.

Le projet de loi C-14 stipule que six mois après son adoption, le gouvernement devra lancer une réflexion sur l’élargissement du régime d’aide à mourir (aux mineurs, aux personnes atteintes de maladie mentale) et sur les directives anticipées. La ministre précise que ses inquiétudes ne doivent pas être comprises comme si une décision avait déjà été prise.

« Cela ne veut pas dire qu’il ne sera jamais possible d’ajouter les directives anticipées au régime d’aide médicale à mourir, dit-elle. Mais je pense que les gens doivent accepter la réalité que ce n’est pas facile. »

Lundi, le Sénat a longuement débattu d’un amendement à C-14 qui aurait permis les directives anticipées. Il a été rejeté massivement, à 47 voix contre 23.

Conflit avec le Sénat

Le projet de loi C-14 reviendra à la Chambre des communes mercredi après avoir été voté par le Sénat. Le changement le plus important ayant été apporté est justement l’élargissement du régime aux personnes qui ne sont pas en fin de vie. La ministre Philpott avait indiqué son malaise, mais disait attendre de voir quels garde-fous le Sénat ajouterait avant de se prononcer. Or, il n’y en a eu aucun.

« Le Sénat avait des amendements qui auraient ajouté des garde-fous, mais ils ont été rejeté. Il n’y a donc aucun garde-fou qui a été ajouté dans le projet de loi », déplore-t-elle. Est-ce à dire que son gouvernement s’y opposera, lançant de facto les hostilités avec la Chambre haute ? « Je m’inquiète que l’équilibre délicat du projet de loi ait été modifié d’une façon préoccupante », répond diplomatiquement la ministre. Elle finit par lâcher : « Je ne veux pas me prononcer car la décision n’est pas la mienne seule. » Le lobbying au cabinet peut commencer.

9 commentaires
  • Clifford Blais - Inscrit 15 juin 2016 04 h 41

    Avec des si, on arrive à Paris, mais avec des cela, on ne reste que là !

    Avec des si on arrive à Paris, mais avec des ça, on reste là.

    Ce ne sont pas aux médecins de jouer au Bon Dieu et d'interdire l'Euthanasie aux citoyen(ne)s canadien(ne)s qui ont fait le choix de partir de façon valide et de laisser ses proches plus riches que lui ou elle ne l'est, tel que l'Arrêt Carter de février 2015 de la COUR SUPRÊME DU CANADA a statuée.

    La LIBERTÉ d'expression et l'AUTONOMIE de chacun(ne), ne se limite pas à l'opinion d'une ministre de la santé fédérale qui de surcroit est en conflit d'intérêt car elle est elle même médecin licenciée au Canada et elle n'a pas démissionnée de son poste de médecin active au Collège des médecin de la province de l'ontario, je présume, une fois devenue Ministre de la Santé du gouvernement fédéral d'Ottawa.

    S.V.P Laissez, très Honorable Dr Philpott, minintre de la Santé au Parlement Fédérale d'Ottawa du Canada, laissez aux sénateurs et sénatrices nommé(e)s par un PREMIER MINISTRE du Canada, de façon INDÉPENDANTE et ce, par ce même Premier ou Première Ministre élu(e) de façon INDÉPENDANTE PAR LE PEUPLE CANADIEN, laissez ceux et celles-ci faire leur travail sans marque de tentetive d'intimidation de votre part.

    Le SÉNAT du PARLEMENT FÉDÉRAL DU CANADA, doit rester INDÉPENDANT des tentatives d'intimidation du CABINET du GOUVERNEMENT FÉDÉRA d'Ottawa.

    Ce fut la volonté de nos pères de la future Confédération des provinces et des territoires du futur DOMINION du CANADA à Charlottetown dans l'ancienne COLONIE BRITTANNIQUE de PRINCE EDWARD ISLAND en juin 1865 ! :)

    N.B. Faire ce que je vous demande est cela r;ève d'un VRAI acte de LIBÉRALISME DÉMOCRATIQUE. ! :)

  • Denis Paquette - Abonné 15 juin 2016 05 h 29

    Mourir le plus dignement possible

    je pense que la vraie question n'est pas, de ne pas tuer, mais de ne pas utiliser des moyens extraordinaires qui ne ferait que prolonger la souffrance de fin de vie, surtout pour ceux ayant émis le souhait de mourir le plus dignement possible, que parfois les systemes sont sourds a de telles demandes, enfin peut-etre faut-il parler de ces fondamentalistes dont les considérations religieuses obscurcissent les prises de décisions, combien de fois faut-il exiger que la dignité du mourant soit respectée

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 juin 2016 10 h 20

      Vous voulez dire: les laisser crever?

  • Christian Debray - Abonné 15 juin 2016 06 h 25

    Du bon sens

    Enfin, quelques personnes reprennent un peu de gros bon sens.
    Que l’on soit pour ou contre la mort assistée, une chose est sûre, il est nécessaire de protéger les personnes vulnérables.
    Ajouter des garanties supplémentaires, sans rendre parfait le projet de loi C-14, permet de limiter certaines situations qui auraient pu légitimer des meurtres.
    Madame Philpott démontre un certain bon sens mais manque certains points. Les personnes handicapées sont discriminées de façon générale, alors même avec des garde-fous ces personnes sont en danger avec une loi qui permet la mort assistée.
    Dès que l’on permet à des personnes de tuer un autre humain, nous créons des bourreaux et des habitudes. Où finirons-nous par fixer la limite? La pente glissante a déjà augmenté son attaque.

  • Michel Lebel - Abonné 15 juin 2016 10 h 00

    Les soins palliatifs

    Quand le droit de tuer peut aller jusqu'à remplacer l'obligation de soigner, une société prend le choix de la mauvaise pente. Je comprends que ce choix de donner la mort peut être fait pour de bonnes intentions, mais ce choix, à mon avis, n'est pas le meilleur pour une société. Oui au sentiment, mais la raison et la défense de la valeur vie doivent demeurer au premier plan. Et pour moi, la raison et la solidarité humaine, incluant le coeur, vont du côté des soins palliatifs. Je ne suis pas le seul à penser ainsi! Plusieurs médecins, des spécialistes des soins de fin de vie et des dirigeants religieux vont dans ce sens. À ce que je sache, ils ne sont pas des idiots qui n'ont pas coeur!

    M.L.

    • Yvon Bureau - Abonné 15 juin 2016 13 h 57

      M. Lebel,
      Et s'ils n'avaient pas assez de cœur pour faire passer la Personne vivante-éclairée-libre en fin de vie ou à la fin de Sa vie avant la Vie ? Avant l'obligation de soigner?

      Une observation : notre société est rendue dans l'univers des soins appropriés et personnalisés de fin de vie. Avec une loi québécoise sur les soins de fin de vie. Avec une Commission permanente sur les soins de fin de vie. Et bientôt, espérons, avec une Politique sur la personne en fin de vie : soins et accompagnement appropriés.
      Salutations.

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 juin 2016 14 h 02

      Qui parle de remplacer l'obligation de soigner? Et si soigner, c'était plutôt accompagner le malade?

  • Yvon Bureau - Abonné 15 juin 2016 11 h 55

    Prendre soin de nos médecins

    Comment?
    En fin de vie et à la fin de notre vie, au bout de notre corps et de notre âme et de notre sens, en leur disant à nos médecins qui nous sommes, nos valeurs, notre conscience, notre dignité, notre liberté de choix. Mieux même : en écrivant nos volontés, nos directives et même en désignant des mandataires pour les faire respecter.

    Voilà comment prendre soins des médecins et des autres professionnels concernés. Sans tout cela, ces soignants deviennent des personnes très vulnérables.

    Mon expérience et mon expertise m'ont vite démontré toute la fierté et toute la dignité que ressentent les personnes en fin de vie quand on leur demande de prendre soin de leurs professionnels et de leurs proches.

    Soyez rassurée et apaisée, madame la ministre. Les médecins, dans leurs Provinces et dans leurs Territoires, en interdisciplinarité, sont prêts à accompagner et à offrir des soins de fin de vie appropriés et personnalisés, respectant le Jugement unanime de la CSC du 6-2-2015.

    Les ministres de la Santé, ensemble, trouveront les balises appropriées communes pour intégrer, après réflexion, l'aide médicale à mourir dans les directives anticipées de fin de vie. Ce sera un Carter-Plus.

    Maintenant, osez enfin une loi respectueuse du Jugement de la CSC. Et laissez enfin les personnes en fin de vie la terminer en paix, en sérénité, respectées jusqu'à leur fin.

    Svp, retirez le verbe Tuer de votre vocabulaire. Ce mot choisi est inapproprié et indigne de votre Fonction. Cependant, il vous traduit et même vous trahit.