L’étrange départ d’un homme-énigme

Stephen Harper s'adresse à son parti à Vancouver, le 26 mai 2016.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Stephen Harper s'adresse à son parti à Vancouver, le 26 mai 2016.

Une quinzaine de minutes pour dire au revoir, et voilà : Stephen Harper quitte la scène politique à sa manière — sans le dire clairement et sans répondre à plusieurs questions latentes. Une conclusion énigmatique pour un homme du même acabit, a noté le ROC cette semaine.

Le bref discours de l’ancien premier ministre devant les militants conservateurs réunis en congrès jeudi s’appuyait sur les mêmes bases que sa dernière intervention publique au soir des élections, soulignait vendredi Nancy Macdonald sur le site du magazine Maclean’s : pas question d’annoncer qu’il démissionne et s’en va. Pas un mot sur son départ du Parlement, autrement confirmé par de multiples sources en coulisse.

Tout au plus a-t-il fait une blague pour dire qu’il apprend à apprécier de ne plus être au centre de l’attention médiatique — lui qui a fui les médias tout au long de son règne. Mais n’a-t-il donc plus rien à dire aux Canadiens, après avoir occupé tout l’espace pendant une décennie ? demandait en éditorial le Globe and Mail mercredi, alors que les rumeurs de son départ prochain occupaient l’attention.

À l’heure des bilans, le Globe écrit que les Canadiens disent au revoir à un « solitaire obstiné », un homme « autocratique » et insulaire (ou esseulé) qui ne se souciait aucunement de sa cote de popularité.

Pour ses supporteurs, cette absence d’intérêt envers les autres (les médias ou la population en général) était une marque de maturité. Harper ne voulait pas jouer à la vedette, mais était un bon gestionnaire capable de prendre des décisions difficiles. Ce tableau était résumé dans une publicité d’il y a quelques années, rappelle le Globe : on y voyait le premier ministre travailler seul et tard dans son bureau, une tasse à l’effigie des Beatles à portée de main et une pile d’épais dossiers d’importance nationale devant lui. Il n’était pas membre d’une équipe : il était l’équipe à lui seul, dit le Globe.

Mais cette manière de faire a fini par irriter les Canadiens, ajoute le quotidien. C’était… éteignoir. La nature autoritaire de Harper a triomphé de ses principes au fil des ans. Il a redéfini son conservatisme au gré de ses humeurs, sans jamais consulter la population — ni même son parti, estime le Globe. Au final, Harper laisse une grosse tâche à son successeur : sortir le PCC de cette réputation d’un parti dominé par la politique partisane et la volonté de gagner à tout coup.

Pas de blâme

Ancien député conservateur — il a démissionné en 2013 en critiquant le contrôle exercé par le Bureau du premier ministre —, Brent Rathgeber (qui écrit pour le site iPolitics) a remarqué dans le discours de jeudi l’absence totale de mea-culpa de la part de Stephen Harper. Pas un mot pour accepter une part du blâme pour la défaite et la campagne désastreuse menée par les conservateurs (il l’illustre en rappelant cette décision d’utiliser de grossiers bruits de caisse enregistreuse au moment d’évoquer les promesses libérales). Or, décourager l’introspection revient à encourager la répétition des mêmes erreurs, craint Rathgeber.

Le thème du congrès actuel a beau être « Regarder vers l’avant », la présence de Harper a surtout permis de jeter des regards vers le passé, note-t-il. Il a d’ailleurs senti une certaine nostalgie et une anxiété chez plusieurs délégués : le créateur du parti s’en va, qu’allons-nous devenir ? Mais selon lui, il faut reconnaître à Harper d’avoir mis sur pied quelque chose qui va lui survivre… même s’il a souvent agi comme s’il cherchait à détruire sa création.

Dans le National Post, Michael Den Tandt remarque qu’il est devenu difficile de vanter Stephen Harper dans l’espace public. Pourtant, selon lui, il fut un bon premier ministre, intelligent et travailleur, qui a laissé le pays dans un meilleur état qu’au moment de la prise du pouvoir.

Harper n’a pas été l’extrémiste attendu ou craint, écrit Den Tandt. Ce ne fut pas un « ogre ». Il a voulu déplacer le pays vers la droite, un pas à la fois, sans trop effrayer le centre. Il a posé des gestes étonnants par rapport au discours réformiste — par exemple reconnaître la nation québécoise. Ses gouvernements ont rempli plusieurs promesses qui n’étaient pas du conservatisme radical.

Le mandat majoritaire a certes connu des ratés importants, ajoute le chroniqueur. La stratégie de vouloir accélérer l’extraction des ressources naturelles pour profiter d’une courte fenêtre d’opportunité économique a été mal gérée, dit-il : projet de loi mammouth qui a cimenté la réputation d’un premier ministre allergique à la démocratie, plan de communication « inepte », ce fut difficile.

Den Tandt poursuit sa liste de reproches : le ton corrosif employé par les conservateurs, les attaques personnelles utilisées contre des adversaires — ou même des institutions, des décisions mal avisées (celle d’abolir le recensement long obligatoire, notamment). Les faux pas furent nombreux. Mais quand même : il n’y a pas eu de démolition en règle du Canada, rappelle Den Tandt. Les politiques fiscales demeurent progressives, les dépenses en santé ont augmenté, il n’y a pas eu de ruée contre les libertés individuelles. Il faut nuancer le portrait, dit-il en filigrane.

Mais au moment où Harper part, Den Tandt remarque qu’il demeure une énigme à bien des égards : il est un communicateur doué mais incroyablement réservé et maladroit à la fois. Comme l’écrivait le chroniqueur du Globe John Ibbitson dans une remarquable biographie publiée l’été dernier (Stephen Harper : un portrait, aux éditions de l’Homme) : « Rares sont les politiciens élus à de hautes fonctions qui sont dotés d’un tempérament aussi mal assorti à la tâche que Stephen Harper. » Ceci expliquant peut-être l’étonnante sortie de scène de l’ex-premier ministre.