Trudeau et la manière forte

Entre toutes les questions soulevées par la rocambolesque sortie de Justin Trudeau aux Communes mercredi, une toute simple posée par le Globe and Mail pour illustrer l’étrangeté de la chose : depuis quand le président de la Chambre doit-il rappeler qu’il ne faut pas « maltraiter » un autre élu ? Et, de surcroît, d’avoir à le dire au premier ministre ?

Le Globe posait en éditorial une autre question : à quoi Trudeau a-t-il pensé ? Visiblement, il n’a pas pensé, justement. Le vote n’était en retard que d’une trentaine de secondes, après tout, quand il a bondi de son siège pour aller chercher par le bras le whip des conservateurs et déclencher le tollé que l’on sait. Le geste a aussi nourri des dizaines de chroniques, s’il faut le mentionner…

En éditorial, le Globe observe qu’après tout le tapage fait par les libéraux en campagne électorale sur le besoin d’un plus grand civisme et d’un changement de ton au Parlement, bien peu de choses ont été faites concrètement depuis leur élection. Ce qui s’est passé cette semaine marque un nouveau niveau de bassesse qui suggère que la fameuse ère de postpartisanerie annoncée par les libéraux est peut-être moins tolérante envers la dissidence que la vieille partisanerie qu’ils dénonçaient, pense le Globe.

Le journal se demande aussi pourquoi Trudeau était si frustré. Loin devant dans les sondages, au début d’un mandat majoritaire… Bien sûr que les travaux parlementaires prennent du temps et qu’ils sont moins glamour que les auditoires internationaux béats d’admiration. Mais il a été élu pour ça, non ? demande-t-on.

Dans le Toronto Star, Tim Harper relève aussi que les libéraux ont traité les Communes comme une nuisance en travers du chemin du « show libéral ». Ils ont monopolisé le Comité sur la réforme du mode de scrutin, ont limité les débats parce qu’ils ont mal géré le calendrier de leurs actions, ont presque perdu un vote cette semaine…

L’intervention de Justin Trudeau à coude déployé est une parfaite métaphore de l’approche des libéraux par rapport aux travaux parlementaires, pense Harper. Elle marque un point de rupture avec l’aura qui entoure le gouvernement depuis novembre : l’irritabilité et l’orgueil des libéraux ont été exposés de la plus laide des manières mercredi. L’événement a aussi rappelé combien Trudeau peut être impétueux — expulsion de députés et de sénateurs, invective contre l’ancien ministre de l’Environnement.

Prof, pas videur…

Susan Delacourt (iPolitics) revient elle aussi sur ce moment de 2011 où le député Trudeau avait qualifié le ministre Peter Kent de « piece of shit », pour immédiatement reconnaître qu’il avait perdu son calme et s’excuser. Elle remarque qu’il apprend généralement de ses erreurs, mais espère qu’il saura à l’avenir puiser davantage dans son passé de professeur plutôt que dans celui de videur de bar pour nourrir sa réflexion.

Delacourt écrit que l’incident de mercredi en est un d’apprentissage : une leçon d’humilité. Trudeau connaît un début de mandat plutôt exceptionnel au regard de sa popularité nationale et internationale. Le risque que tout ça lui monte à la tête est réel, dit-elle. De même son corollaire : l’impression que tout peut et doit se faire à sa manière et à son rythme.

Trudeau et son gouvernement allaient déjà dans une mauvaise direction avant même de vouloir réduire le temps de débat sur le projet d’aide médicale à mourir, évalue Delacourt. Il dirige un gouvernement qui est rapidement devenu impatient avec la dissidence, dénonce la chroniqueuse.

La démocratie est parfois bordélique et prend du temps. Ça ne cadre pas toujours avec les plans et les caprices de ceux qui sont au pouvoir, mais c’est le propre des processus démocratiques, souligne-t-elle. Et la population est toujours mieux servie par ça que par un gouvernement omnipotent et impatient.

Pour Paul Wells (Maclean’s), la Chambre des communes est la partie du travail que Justin Trudeau comprend le moins bien, qu’il aime le moins et fait le moins bien.

Le chroniqueur fait l’exercice de se demander quelle aurait été la réaction des partis d’opposition si Stephen Harper avait agi ainsi. Ça prend de l’imagination, dit-il, précisément parce que l’ex-premier ministre n’aurait jamais agi comme ça. Pour le reste, les deux premiers ministres se ressemblent sur plusieurs points, écrit Wells : ils défient les règles parlementaires pour limiter les débats ; ils déposent des budgets avec de gros déficits ; ils sont entourés de gens dédiés à faire leur hagiographie.

L’impatience de Trudeau tient sa source dans l’ampleur du programme libéral, suggère Paul Wells. Les libéraux ont promis essentiellement de permettre tous les débats sur tous les sujets. Ils se rendent compte aujourd’hui que, s’ils veulent avancer, ils devront être un peu moins polis que prévu. Mais le dilemme auquel fut confronté Justin Trudeau cette semaine — choisir entre la volonté d’appliquer son programme et le décorum —, il le rencontrera souvent durant son mandat, prévient Wells.

Si c’est à Justin Trudeau qu’il adresse le blâme le plus sévère pour le grabuge de mercredi, Wells pense quand même qu’il y a eu une réaction exagérée de la part des partis d’opposition — surtout du NPD. « L’interminable et théâtrale procession des survivants blessés » n’était pas tout à fait glorieuse, suggère-t-il.

Ce qui soulève chez lui cette question : ne réalisent-ils pas, tous ces élus, que les Canadiens les regardent et les jugent comme une espèce à part ?

1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 23 mai 2016 16 h 34

    Justin, ô Justin,

    Avec manière forte,
    rendez constitutionnel le PL C-14, ou retirez-le, simplement. Et blâmez les ministres de la Santé et de la Justice d'avoir voulu réécrire le Jugement de la CSC, à la baisse. Cela ne se fait pas.

    Dès cette semaine, avant lundi le 28 mai, modifiez+++ ou retirez ce PL C-14 sur l'Aide médiclae à mourir.

    Dignité, compassion, et respect de la CSC obligent.