Trudeau s’excuse et remballe l’artillerie lourde

Justin Trudeau a admis « avoir manqué à [s]on devoir de [s]e comporter de façon exemplaire ». Son gouvernement a aussi retiré une motion qui lui donnait le plein contrôle de la Chambre.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Justin Trudeau a admis « avoir manqué à [s]on devoir de [s]e comporter de façon exemplaire ». Son gouvernement a aussi retiré une motion qui lui donnait le plein contrôle de la Chambre.

Après la « molestation », la mortification. Le premier ministre Justin Trudeau s’est excusé une seconde fois jeudi d’avoir empoigné un député conservateur pour accélérer la tenue d’un vote, bousculant au passage la néodémocrate Ruth Ellen Brosseau. L’opposition, qui avait forcé la tenue d’un débat ininterrompu sur l’incident, a obtenu du gouvernement le retrait d’une motion qui aurait limité ses pouvoirs parlementaires. La tension à la Chambre des communes, qui était à couper au couteau, s’est apaisée d’un coup.

« Je m’excuse d’avoir traversé la Chambre pour tenter de faire en sorte que le député [Gordon Brown] prenne sa place. Cette intervention était inappropriée. Ce n’est pas mon rôle et cela n’aurait pas dû arriver », a déclaré Justin Trudeau jeudi matin. « Dans mon empressement, je n’ai pas fait attention aux gens autour de moi et j’ai accidentellement bousculé la députée de Berthier-Maskinongé, a-t-il continué. C’est quelque chose que je regrette profondément. Je m’excuse sincèrement pour les gestes que j’ai posés hier [mercredi]. »

M. Trudeau a dit avoir « manqué à son devoir de se comporter de façon exemplaire ». « Je m’attends à mieux de moi-même. » Il a accepté qu’un comité parlementaire se saisisse de la question pour déterminer les suites à donner à l’incident. « Je suis pleinement préparé à accepter la décision du comité. »

Les excuses ont été acceptées par les partis d’opposition, mais ils ne décoléraient pas à cause de la motion M-6 que le gouvernement faisait planer au-dessus de leur tête. Cette motion aurait donné les pleins pouvoirs aux libéraux, notamment de faire siéger la Chambre 24 heures sur 24. Les débats se seraient poursuivis toute la nuit, ou jusqu’à ce qu’un ministre en décide autrement, ce que le NPD appelait « la législation par fatigue extrême ». Pour se plaindre, l’opposition étirait donc le débat sur l’incident de M. Trudeau, empêchant la Chambre de retourner à ses activités régulières. À 14 h, le gouvernement a abdiqué et retiré sa motion.

« Notre objectif demeure, a cependant averti le leader en Chambre du gouvernement, Dominic LeBlanc. Nous voulons travailler avec tout le monde pour trouver un mécanisme approprié afin de prolonger les heures des travaux et permettre un débat plus respectueux sur les projets de loi du gouvernement. » Le projet de loi sur l’aide à mourir est au coeur des préoccupations du gouvernement.

L’opposition a accepté de bonne grâce la décision. « C’est un bon début », a dit la chef conservatrice par intérim, Rona Ambrose. Elle demande néanmoins que le gouvernement s’engage à laisser parler tous les députés qui le désirent sur l’aide médicale à mourir. Au NPD, Peter Julian parle lui aussi d’une « bonne première étape pour rétablir une bonne relation de travail ».

 

Une affaire de procédure

Des querelles de procédures échauffent les esprits à Ottawa depuis le début de la semaine. Le NPD avait fait savoir au gouvernement qu’Alexandre Boulerice présenterait lundi quatre amendements au projet de loi C-10. Mais au moment venu, M. Boulerice est sorti de la Chambre, précipitant un vote. Pris de court, les libéraux ont peiné à rapatrier assez de soldats. Ils ont remporté le vote à 140 contre 139, grâce au président qui a dû trancher.

Est-ce par représailles que la motion M-6 a été présentée ? L’opposition le croit. Toutes les promesses de Justin Trudeau de faire de la politique différemment sont « passées à la trappe parce que son ego a été froissé lundi », a soutenu Andrew Sheer, qui a lui-même été président de la Chambre sous Stephen Harper. « Ils ont eu une réponse émotive à un vote normal au cours d’une journée normale de travail. »

À cet égard, la chef du Parti vert, Elizabeth May, s’inscrit en faux.
« Aucune provocation ne justifie M-6, mais avec respect, Andrew, le vote de lundi n’était pas un vote normal au cours d’une journée normale. Ça faisait des décennies qu’il n’y avait pas eu de vote un lundi midi. Il doit y avoir un certain respect pour que l’endroit fonctionne. Et quand ce respect disparaît, cet endroit s’écroule. »

Un spécialiste de la procédure parlementaire, qui préfère ne pas être nommé, explique que M-6 était une mesure extraordinaire jamais vue auparavant. Toutefois, il note que les conservateurs de Stephen Harper ont fait, très souvent, quelque chose de similaire : ils faisaient en sorte qu’un débat ne puisse plus prendre fin et se poursuive tard dans la nuit, jusqu’à ce que l’opposition se fatigue. Cela permettait de ne pas passer des jours sur un même sujet. La différence, c’est que cette méthode était circonscrite chaque fois à une seule motion ou à un seul projet de loi. Les libéraux se donnaient avec M-6 le pouvoir de le faire pour toutes les initiatives législatives.

Femmes battues et corrélations

 

Lorsqu’elle est survenue mercredi, la bousculade a été vivement critiquée par les députés de l’opposition. Le conservateur Peter Van Loan a parlé de « molestation physique » de Ruth Ellen Brosseau. La néodémocrate Niki Ashton a parlé d’une expérience « profondément traumatisante » et qu’il était important de reconnaître que « les jeunes femmes ici doivent se sentir en sécurité pour travailler et prendre la parole ». Sa collègue Brigitte Sansoucy était même allée jusqu’à évoquer son passé d’intervenante dans des refuges pour femmes violentées. « Je ne pensais jamais entendre à la Chambre, en devenant députée, des excuses que j’entendais chez les maris violents [à savoir] qu’ils n’avaient pas fait exprès, qu’ils ne voulaient pas leur faire mal. »

Jeudi, il s’est trouvé bien des gens pour trouver la comparaison démesurée. Elizabeth May était du lot. « Ce n’est pas de la violence contre une femme. C’était une collision accidentelle. » Le chef par intérim du Bloc québécois, Rhéal Fortin, abonde. « Je ne suis pas capable d’en venir à une interprétation qui voudrait que M. Trudeau ait posé un geste de violence intentionnelle contre une femme. Ça m’apparaît tiré par les cheveux. »


Aide à mourir : l’échéance sera serrée

La tension calmée à la Chambre des communes permettra-t-elle de trouver une issue au débat sur l’aide médicale à mourir ? Le gouvernement a décidé de ne pas ramener à l’ordre du jour son projet de loi cette semaine. C-14 ne reviendra au menu que le 30 mai, après la semaine de relâche parlementaire. Il ne restera alors que six jours de travaux avant la date butoir du 6 juin établie par la Cour suprême du Canada. Le gouvernement sera-t-il capable de respecter l’échéancier ? « On verra », s’est borné à répondre le whip du gouvernement, Andrew Leslie. Les partis pourraient utiliser cette semaine de congé pour discuter entre eux une stratégie pour faciliter ou accélérer l’adoption du projet de loi. Le C-14 doit encore être voté à deux reprises à la Chambre, puis être envoyé au Sénat. Le représentant du gouvernement au Sénat n’a pas voulu présumer de la durée de l’étude que mèneront les sénateurs sur C-14. « On verra la teneur du projet de loi qu’on reçoit, quand on le reçoit, et comment le Sénat peut mener son rôle de façon respectueuse et consciencieuse d’étudier un projet de loi important comme celui-là », a indiqué le sénateur Peter Harder. Marie Vastel et Hélène Buzzetti


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