Du confinement afghan aux lumières parlementaires

Maryam Monsef
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Maryam Monsef

Elle est née dans un pays longtemps dépourvu de gouvernement où les femmes devaient s’effacer de l’espace public. Elle s’est réfugiée dans un pays où, 20 ans plus tard, elle se retrouve sous le feu des projecteurs en tant que grande prêtresse de la réforme du système électoral. Décidément, Maryam Monsef, la ministre fédérale des Institutions démocratiques, collectionne les extrêmes.

Maryam Monsef, 31 ans, est née en Afghanistan. Toute jeune, elle perd son père, qui est coincé dans un échange de coups de feu. Les circonstances sont nébuleuses et elle n’aime pas en discuter. Quelques années auparavant, son oncle, qui étudiait à l’université de Kaboul, avait été enlevé. Il n’a plus jamais été revu.

La situation politique en Afghanistan est des plus instables. La famille vit à cheval entre Hérat et l’Iran situé à environ 200 kilomètres de là. Quand en 1996 les talibans prennent le contrôle du pays, Suri Basir-Monsef décide de faire le grand saut migratoire.

La mère et ses trois filles s’installent à Peterborough, en Ontario, où vit déjà un oncle. Maryam n’a que 11 ans. « La météo était exactement comme aujourd’hui : magnifique », a raconté Mme Monsef jeudi dernier en entrevue avec Le Devoir. « Un des changements les plus immédiats pour moi a été de me dire : “Ah ! Je peux aller dehors, seule, sans supervision, et je serai en sécurité.” Nous allions rarement à l’extérieur [en Afghanistan] et, quand nous y allions, c’était accompagnées d’un membre masculin de notre famille. Pour des raisons de sécurité. Pour des raisons culturelles aussi. Et aussi à cause d’une famille très protectrice qui avait subi les ravages de la guerre. »

Mme Monsef mesure à quel point sa vie aurait été différente si sa mère n’avait pas tout quitté pour le Canada. « Si j’étais restée en tant que réfugiée en Iran ou restée en Afghanistan, j’y pense des fois, j’aurais probablement été mariée jeune. J’aurais, j’espère, trouvé des façons différentes de faire une différence. » Elle a pu fréquenter l’école, travailler aussi. En Afghanistan, « on recevait notre éducation à la maison », car le régime n’autorisait pas les filles à s’éduquer.

Après avoir obtenu un baccalauréat à l’Université Trent, Maryam Monsef s’implique dans une multitude de causes sociales. Elle oeuvre au YWCA, au Groupe de recherche d’intérêt public de l’Ontario, au New Canadians Centre, un organisme régional d’accueil des immigrants et réfugiés.

L’appel de la politique

La politique se présente à Maryam Monsef en 2014. La jeune femme entend retourner en Afghanistan, où un emploi l’attend. Elle vend ses meubles, renonce à son joli appartement au centre-ville de Peterborough, décline des offres professionnelles alléchantes.

« Je m’en allais aider des femmes, raconte-t-elle au Devoir. Je m’en allais redonner. Je n’ai pas pu entrer en Afghanistan, car ce n’était pas sécuritaire, en particulier à ce moment à cause de l’élection qui devait avoir lieu dans les mois à venir. Il y avait une sorte de vide du pouvoir : il y avait une sorte d’anarchie, il y avait de la peur, il y avait des enlèvements. »

Elle évoque les files d’attente interminables devant les bureaux de scrutin, repense à ces gens qui désiraient à tout prix se prévaloir de leur droit de vote si peu exercé au cours des trente dernières années. « Je l’ai toujours su, car la politique a affecté ma vie depuis aussi loin que je me souvienne, mais c’est à ce moment que j’ai vraiment compris le lien entre la démocratie, la bonne gouvernance et tout le reste », dit la ministre.

Mme Monsef s’était quand même rendue jusqu’en Iran et y avait aidé des réfugiées afghanes. Ce sont elles qui l’ont encouragée à se lancer en politique, raconte-t-elle. « Elles m’ont dit “Si tu peux entrer en politique, fais-le. Fais-le pour nous qui ne le pouvons pas. Et n’aie pas peur.” J’ai finalement rassemblé le courage de me présenter à l’élection municipale et je suis arrivée à 1 % de la victoire [elle a obtenu 36 % contre 40 % pour Daryl Bennett, le maire élu]. Et l’espoir que Justin Trudeau a apporté à l’élection fédérale, les gens qu’il a rassemblés autour de lui m’ont inspirée et m’ont convaincue de mettre ma fatigue électorale de côté pour le faire une deuxième fois. »


Une première

Maryam Monsef réussit à se faire élire dans Peterborough-Kawartha, une circonscription très peu diversifiée où à peine 2 % de la population est composée de nouveaux arrivants. Aucun député sortant n’était sur la ligne, la circonscription ayant été le fief du conservateur Dean Del Mastro, condamné à la prison pour fraude électorale en 2014. Elle est la première femme à s’y faire élire depuis 1867, la première immigrante aussi.

Lors de son premier discours au Parlement, Maryam Monsef a parlé du « chemin parcouru » depuis son départ d’un pays « où une parlementaire de 31 ans siégeant au cabinet était impensable ». « Me voici, ajoute-t-elle en entrevue, sachant ce que c’est que de ne pas avoir un gouvernement utile, sachant ce que c’est quand un gouvernement n’est pas toujours légitime, sachant ce que je sais du chaos et de l’agitation qui peuvent survenir quand les gouvernements ne sont pas au service du peuple, me voici investie de la responsabilité de moderniser les institutions démocratiques du Canada. Je ne prends pas cela à la légère, mais je sais aussi à quel point c’est un honneur. Je sais que ce ne sera pas facile. »


Maryam Monsef en cinq dates

1985 Naissance à Hérat, en Afghanistan.

Mai 1996 Arrivée au Canada en tant que réfugiée avec sa mère et ses deux soeurs, Mina et Mehrangiz.

2009 Création de la Red Pashmina Campaign, un groupe qui incite les Canadiennes à donner pour aider les femmes afghanes, notamment en achetant une écharpe rouge caractéristique. Quelque 1500 écharpes ont été vendues à ce jour.

27 octobre 2014 Se présente à la mairie de Peterborough, où elle arrive en deuxième place.

19 octobre 2015 Élection à la Chambre des communes. Elle est la première femme d’origine afghane à faire son entrée à la Chambre des communes et elle est la plus jeune ministre de l’équipe Trudeau.

5 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 mai 2016 07 h 30

    Très belle histoire de réussite

    Merci de nous faire découvrir cette femme extraordinaire.

  • Pierre Robineault - Abonné 16 mai 2016 11 h 29

    À moins que ...

    Excellent article sur une bénéficiaire au parcours touchant autant qu'admirable.
    Ce qui me plaît surtout est la qualité de son français tel que le démontre votre article, madame Buzetti, à moins que ce ne soit vous qui ...
    Pierre Robineault

  • Denise Côté - Inscrit 16 mai 2016 12 h 39

    denise Côté

    Jeune femme inspirante. Espérons qu'il y en aura d'autres pour féminiser la politique et apporter un vent d'espoir dans nos institutions.

  • Pascal Barrette - Abonné 16 mai 2016 12 h 49

    Crédibilité voulue

    Récit touchant. Madame Monsef aura toute la crédibilité voulue pour mener à terme la réforme du système électoral.

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Paul D'Amour - Abonné 16 mai 2016 13 h 43

    Apologie

    Ce serait bien si cet article parlait d'une Afgane qui ne serait pas en politique et qui mériterait tout autant de faire parler d'elle. Mme Buzzetti devrait en arriver à parler des idées et des orientations des politiciens et des politiciennes plutôt que d'en faire l'apologie.
    Paul D'Amour, abonné