Les priorités économiques ne dicteront plus l’aide internationale

La ministre sherbrookoise Marie-Claude Bibeau a entrepris une révision des pays bénéficiaires.
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne La ministre sherbrookoise Marie-Claude Bibeau a entrepris une révision des pays bénéficiaires.

C’est un Québécois qui avait entamé un virage économique à l’Agence canadienne de développement international. Et c’est peut-être une Québécoise qui viendra y mettre fin. La nouvelle ministre du Développement international, Marie-Claude Bibeau, n’associera plus coûte que coûte aide internationale et Canada inc.

« Mon mandat, c’est le développement. […] Mon mandat, ce n’est pas les intérêts économiques canadiens », a tranché la nouvelle ministre en entrevue avec Le Devoir mercredi. Le partenariat d’entreprises privées avec les pays en voie de développement n’est « pas incompatible ». Lorsque certaines compagnies pourront aller aider à l’étranger, au développement de ressources naturelles par exemple, tant mieux. Mais ce ne sera pas le premier critère sous sa gouverne. Sa priorité sera d’aider « les personnes les plus pauvres, les plus vulnérables, et les États fragiles », a argué la ministre en citant sa lettre de mandat du premier ministre Justin Trudeau. Les entreprises canadiennes peuvent de leur côté compter sur leur propre ministre, sa collègue au Commerce international Chrystia Freeland, a noté Mme Bibeau.

Que ce soit un organisme qui ait une base religieuse ou non, c’est la dernière de mes préoccupations

 

Entreprises maîtresses

Son prédécesseur conservateur Christian Paradis avait fait le souhait que l’aide versée à l’international par le Canada ne soit plus un simple « Band-Aid ». Son gouvernement avait revu la mission de l’ACDI afin que celle-ci facilite l’investissement privé dans les pays en développement et, ce faisant, vienne en aide autant aux pays bénéficiaires qu’aux entreprises canadiennes.

Après dix ans de règne conservateur, le nouveau gouvernement a choisi de revoir de fond en comble ses politiques d’aide internationale. Le nombre de pays jugés prioritaires tout comme les régions privilégiées pourraient être modifiés. La ministre Bibeau a déjà entamé des pourparlers avec ses homologues étrangers, de même qu’avec des organismes d’ici et d’ailleurs. Le gouvernement invitera bientôt les Canadiens à participer à la réflexion, en partageant leurs propres suggestions.

Haïti ne sera pas délaissée

Mais d’entrée de jeu, certains pays bénéficiaires semblent assurés de pouvoir continuer de compter sur Ottawa. « Haïti, d’après moi, c’est un incontournable », a tranché sans hésiter Mme Bibeau, en citant autant les besoins concrets du petit pays insulaire que « notre histoire et notre relation » avec celui-ci.

Idem pour l’Afrique francophone, qui compte les pays les plus pauvres de la planète, a remarqué la ministre aussi responsable de la Francophonie. « Je ne veux pas présumer des résultats, mais ce ne serait pas étonnant qu’on se réengage davantage dans les pays d’Afrique francophone. »

Pour le reste, l’ACDI et sa ministre poursuivront leur réflexion en vue du prochain budget. La réforme libérale s’articulera autour d’un « plan sur cinq ans ». « On ne sortira pas d’un pays du jour au lendemain. »

Une fois la grande réforme des idées terminée suivra une révision des mécanismes de financement et des critères de sélection des groupes partenaires. Le gouvernement conservateur de Stephen Harper s’était en outre fait reprocher de favoriser les organisations religieuses dont les subventions avaient bondi sous sa gouverne.

Cette tendance, Mme Bibeau en a entendu parler. « Ça ne m’a pas sauté aux yeux en arrivant », a-t-elle cependant nuancé. Son ministère n’en fera pas son premier critère de sélection d’ONG. « Que ce soit un organisme qui ait une base religieuse ou non, c’est la dernière de mes préoccupations. »

Réussite conservatrice

Or, ses prédécesseurs ont aussi réussi des « bons coups », a souligné d’entrée de jeu Marie-Claude Bibeau mercredi. Comme l’initiative du gouvernement Harper pour la santé maternelle et infantile. Le gouvernement libéral ajustera toutefois les programmes pour permettre l’avortement lorsque la pratique s’avère nécessaire — ce qu’avaient refusé les conservateurs.

« Le Développement international, ce n’est certainement pas le sujet où l’on veut faire de la petite politique. C’est fondamental : on veut nourrir les gens, les sortir de la pauvreté », a fait remarquer la ministre sherbrookoise en saluant l’initiative dont elle a hérité.

Peu de gens avaient prédit la nomination de Mme Bibeau au Conseil des ministres de Justin Trudeau. Or, l’ACDI, elle y avait déjà travaillé à titre de fonctionnaire il y a 20 ans. Elle a notamment été en poste au Maroc et au Bénin. Une expérience qui l’aide à comprendre « la dynamique des pays en développement », dit-elle.

Les priorités ont depuis bien changé, mais certaines ont simplement évolué. Lors de son passage au Bénin, Mme Bibeau avait rencontré un groupe de femmes d’un petit village de pêcheurs. Un échange dont elle se souvient encore. À l’époque, l’équité était une préoccupation toute nouvelle. Aujourd’hui, la question des femmes et des enfants est « au coeur » de toutes les décisions.

Comme ministre, son plus gros défi sera de « faire des choix ». « De choisir un pays, plutôt qu’un autre. C’est déchirant. On n’en fera jamais assez. »

Le gouvernement Trudeau a bonifié l’enveloppe fédérale d’aide internationale dans son budget du mois de mars. Mais il faudra attendre quelques années avant qu’elle ne représente 0,7 % du produit intérieur brut — la cible fixée par la communauté internationale. Car il s’agit d’un objectif « trop ambitieux » à court terme, disait Justin Trudeau au Toronto Star cette semaine. L’an dernier, l’enveloppe comptait pour 0,24 % du PIB.