Les ténors des droits de la personne interpellent Trudeau

Peggy Mason (Institut Rideau), Alex Neve (à droite, Amnistie) et Cesar Jaramillo (Project Ploughshares)
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Peggy Mason (Institut Rideau), Alex Neve (à droite, Amnistie) et Cesar Jaramillo (Project Ploughshares)

« Immoral. » « Contraire à toute éthique. » Le contrat de vente de blindés à l’Arabie saoudite est tout simplement inacceptable aux yeux d’une dizaine de groupes de défense des droits de la personne qui ont écrit au premier ministre Justin Trudeau pour le sommer de suspendre une fois pour toutes l’entente commerciale avec le régime saoudien.

« Ce contrat de 15 milliards de dollars avec l’Arabie saoudite est précisément le type de marché que les contrôles d’exportation du Canada ont pour but d’empêcher », tranchent les organismes dans leur missive envoyée cette semaine au premier ministre.

Le Canada a l’obligation, en vertu de ces mesures de contrôle de ses exportations militaires, de s’assurer que ses marchandises ne seront pas utilisées contre les populations locales. Ottawa martèle qu’il a vendu 3000 blindés à l’Arabie saoudite depuis les années 1990 et « n’a connaissance d’aucune violation de droits civils et politiques » à l’aide de ces appareils.

Or, la question n’est pas de savoir s’il y a eu violation de droits de la personne dans le passé, mais de savoir s’il y a un risque pour l’avenir, a rétorqué Alex Neve d’Amnistie internationale. Et risque il y a, a-t-il tranché en point de presse avec ses collègues d’autres organismes mercredi. « Nous sommes convaincus qu’il y a un risque que les blindés soient utilisés contre la population civile au Yémen et possiblement aussi en Arabie saoudite », est d’avis M. Neve.

Les organismes ont en outre rejeté les arguments brandis par le ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion pour justifier sa décision de ne pas renier le contrat. « On entend dire que le Canada donne priorité au respect de ses obligations contractuelles. Ce qu’on dit aujourd’hui au premier ministre, c’est qu’on doit donner priorité à nos obligations internationales en matière de droits de la personne », a argué Alex Neve.

Les emplois ne font pas le poids

Le gouvernement libéral et les conservateurs avant lui — qui ont signé le fameux contrat lorsqu’ils étaient au pouvoir — ont aussi souligné que des milliers d’emplois étaient en jeu. « L’argument selon lequel des emplois canadiens doivent dépendre du meurtre, de la mutilation, de la violence et de la répression de civils innocents à l’étranger est pernicieux », a répliqué Peggy Mason, présidente de l’Institut Rideau et ex-conseillère de l’ancien ministre des Affaires étrangères Joe Clark à l’époque où ce dernier a convenu des critères d’exportation aujourd’hui débattus.

D’autres pays ont annulé leurs contrats avec l’Arabie saoudite ou refusé de délivrer des permis d’exportation vers le régime saoudien, a noté Mme Mason. Le Canada devrait faire de même, selon elle, au moins jusqu’à ce que le respect des droits de la personne s’améliore dans la région. Et les libéraux devraient signer un embargo international sur l’exportation d’armes non seulement pour l’Arabie saoudite, mais pour tous les pays impliqués dans le conflit au Yémen, a suggéré M. Neve.

Le bureau du premier ministre Trudeau n’a pas voulu réagir à ces demandes, renvoyant plutôt la balle au ministre Stéphane Dion.

Le gouvernement libéral fait aussi l’objet d’une poursuite en Cour fédérale. Le professeur de droit et ancien député bloquiste et péquiste Daniel Turp plaide que l’approbation du contrat est illégale, car elle contrevient à l’interdiction de vendre du matériel militaire à un pays violant les droits fondamentaux.

10 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 28 avril 2016 05 h 16

    Bonne chance!

    Cela dépendra du cerveau avec lequel Justin voudra bien répondre...

    Turp a évidemment éthiquement et moralement raison.

    Mais déjà la morale et l'éthique de notre PM sont élastiques devenues.

    Nous ne paierons pas de rançons, mais nous fournirons des armes : rien de plus logique!

    Les gastéropodes ont plus de colonne (blindée?) que nous...

  • Marc Leclair - Inscrit 28 avril 2016 06 h 09

    Et Raif Badawi?

    Et Raif Badawi dans toute cette histoire? Je trouve franchement inquiétant de ne plus entendre parler du sort de ce brave homme dont la vie ne tient qu'à un fil. Non seulement faut-il résilier le contrat des ventes de blindés à l'Arabie Saoudite, mais faudrait-il aussi mettre la pression pour rapatrier monsieur Badawi auprès des siens.
    Messieurs Trudeau et Dion, de grâce, faites donc un peu preuve d'humanisme dans ce dossier relégué, semblerait-il, aux oubliettes! Ce serait tout à votre honneur.

  • André Chevalier - Abonné 28 avril 2016 06 h 19

    Le problème à l'envers.

    Stéphane Dion a dit que ce contrat permet de sauver des milliers d'emplois.
    D'autre part, on dit que nous avons besoin de milliers de réfugiés pour combler des emplois.
    En plus, nous devons faire notre part pour aider ces milliers de personnes qui fuient le Moyen-Orient.

    Regardons le problème autrement...
    Si on ne vendait pas d'arme à des dictatures comme l'Arabie Saoudite, ces pays ne pourraient pas écoeurer leur peuple et les pays du voisinage.
    Ces populations ne chercheraient pas à fuir leur pays et il n'y aurait pas de réfugiés.
    D'autre part, si on ne fabrique plus d'armes, on aurait moins d'emplois à combler donc moins besoin de ces réfugiés.
    ...et tout le monde serait heureux!

    • Jacques Patenaude - Abonné 28 avril 2016 09 h 54

      Effectivement, la question de l'emploi est prise à l'envers. Dans les pays scandinaves lorsqu'une industrie doit être fermée on établit un plan de reconversion industriel qui permet d'assurer le maintien d'emploi équivalent dans un autre secteur d'activité pour ceux qui perdent leur emploi. Il y aurait moins de faire celà avec l'industrie militaire.

    • René Pigeon - Abonné 28 avril 2016 13 h 01

      Madame Vastel écrit que « D’autres pays ont annulé leurs contrats avec l’Arabie saoudite ou refusé de délivrer des permis d’exportation vers le régime saoudien, a noté Mme Mason ». Vous enrichissez grandement le débat en citant cette déclaration, qui mériterait d’être précisée. Les lecteurs du Devoir aimeraient apprendre dans un reportage futur quels sont ces « pays qui ont annulé leurs contrats avec l’Arabie saoudite ou refusé de délivrer des permis d’exportation vers le régime saoudien, a noté Mme Mason ». Est-ce que Mme Mason de l’Institut Rideau peut vous renseigner ?

      Car, pour le gouvernement, l’enjeu se résume comme suit. Si le Canada refuse de fabriquer les blindés, un autre pays, allié ou non, les fabriquera, même si nos alliés de l’OTAN convenaient de ne pas livrer ces blindés. Pour le gouvernement, la seule question est de savoir qui aura les emplois et l’odieux de les fabriquer. General Dynamics, un fabricant militaire, refusera de convertir son usine de London en usine de produits non militaires.

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 28 avril 2016 09 h 09

    Et si on se joignait à eux


    en pensée, en parole et en action, qui sait, l'effet ?

  • Pierre Robineault - Abonné 28 avril 2016 11 h 51

    Sauf que ...

    J'aime bien tous vos commentaires sauf que ... vous semblez oublier General Dynamics dans l'équation!
    Pierre Robineault