Blindés: Trudeau directement appelé à résilier le contrat

Le contrat de véhicules blindés légers entre le Canada et l’Arabie saoudite est « immoral » et doit être résilié, réitèrent des organisations de la société civile, qui ont cette fois décidé d’interpeller directement le premier ministre Justin Trudeau.

Les opposants à cette entente controversée sont revenus à la charge, mercredi, misant sans doute sur le mécontentement qu’a suscité la récente délivrance, par le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, des licences d’exportation pour 11 des 15 milliards $ du contrat.

« Il est immoral et contraire à toute éthique de fournir une telle quantité d’armes meurtrières à un régime qui présente un dossier si terrible en matière de violation des droits humains », soutiennent 14 signataires dans une missive destinée à M. Trudeau et quatre de ses ministres.

Le risque que ces engins soient utilisés par Riyad contre sa propre population ou contre des civils dans la guerre au Yémen est bien réel, ont plaidé quatre de ces signataires en conférence de presse au parlement, mercredi.

Et le gouvernement en est conscient, comme en témoigne un bilan sur la situation des droits de la personne en Arabie saoudite pour 2015 qui a été rendu public une semaine après l’approbation des licences, a relevé le secrétaire général d’Amnistie internationale pour le Canada, Alex Neve.

Le rapport gouvernemental lourdement caviardé notait que le nombre d’exécutions a grimpé au royaume et que le Conseil de sécurité des Nations unies a été informé que la coalition menée par les Saoudiens avait effectué un « nombre disproportionné » d’attaques contre des civils au Yémen.

« Le gouvernement parle lui-même d’une détérioration de la situation. Nous croyons donc que le risque est clair », et « conclure autrement » placerait la barre « impossiblement basse » pour le régime canadien de contrôle des exportations d’armement, a insisté M. Neve.

Les signataires de la lettre estiment qu’aucun des arguments mis en l’avant par le ministre Dion pour justifier la décision d’honorer cette entente commerciale entre le Canada et le royaume ne tient la route.

La présidente de l’Institut Rideau, Peggy Mason, a notamment fait valoir que le maintien de quelque 2000 emplois en Ontario ne justifie pas l’exportation de véhicules blindés légers qui pourraient être utilisés dans la commission de « crimes de guerre » dont le Canada deviendrait « complice ».

« L’argument selon lequel des emplois canadiens doivent dépendre du meurtre, de la mutilation, de la violence et de la répression de civils innocents à l’étranger est pernicieux », a-t-elle regretté.

Au lieu de signer un contrat qui pourrait attiser le conflit au Yémen, Ottawa devrait viser à signer un embargo international sur l’exportation d’armes non seulement pour l’Arabie saoudite, mais pour toutes les parties impliquées, a par ailleurs suggéré Mme Mason.

La controverse entourant la décision des libéraux de respecter l’entente a refait surface depuis qu’il a été dévoilé que Stéphane Dion avait discrètement approuvé, le 8 avril dernier, les licences d’exportation pour plus de 70 % de la valeur totale du contrat.

La lucrative entente a été conclue sous le précédent gouvernement conservateur. Pendant la campagne électorale, libéraux et néodémocrates avaient signalé qu’ils ne comptaient pas la renier pour éviter d’entacher la crédibilité de la signature du Canada.

Mais pour Alex Neve, le gouvernement canadien doit plutôt se préoccuper de la crédibilité des signatures qu’il a apposées ou qu’il apposera au bas de traités internationaux, dont le Traité sur le commerce des armes des Nations unies (TCA), que M. Trudeau s’est engagé à signer.

« Si nous allons de l’avant avec cette vente de blindés, notre signature sur des traités très importants concernant la protection des droits humains sera déshonorée », a-t-il affirmé.

L’argument de la violation du droit international est au cœur de l’argumentaire du professeur Daniel Turp, qui a présenté en Cour fédérale une demande de contrôle judiciaire pour tenter de bloquer le contrat.

Il a récemment déposé en preuve une déclaration assermentée du professeur Éric David, de l’Université libre de Bruxelles, qui va en ce sens.

Le bureau du premier ministre Trudeau n’a pas voulu répliquer à la missive rendue publique mercredi, référant les demandes à celui du ministre Dion, qui « est le porte-parole du gouvernement sur cet enjeu », a-t-on indiqué.

L’attachée de presse du diplomate en chef du Canada a souligné que ce dernier avait rencontré la semaine dernière des représentants de la société civile, dont Amnistie internationale et Project Ploughshares.

« Nous collaborons notamment avec eux en vue de l’adhésion du Canada au Traité sur le commerce des armes », a écrit Chantal Gagnon dans un courriel.

« Il s’agit d’un des éléments de notre révision des licences d’exportations dans le but d’être plus transparent et plus rigoureux en la matière », a-t-elle ajouté.

5 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 27 avril 2016 12 h 44

    Pas facile d'ëtre parfait !

    Arprès tout, si ce n'est pas nous, ce seront les Américains, les Anglais, les Français ou même les Russes ! Trudeau va s'apercevoir qu'il est plus facile de faire des discours inspirants que de prendre des décisions difficiles.

  • François Dugal - Inscrit 27 avril 2016 15 h 21

    Correction

    Monsieur le premier ministre Justin Trudeau ne "fait" pas des discours, monsieur Terreault, il lit des discours.

  • Françoise Breault - Abonnée 27 avril 2016 15 h 38

    Laquelle des deux signatures mérite d'être honorée?

    M. Dion dit qu'il ne peut annuler le contrat des blindés pour honorer leur signature et que le Canada ne perde pas sa crédibilité.

    Pourtant le Canada a signé un accord s'engageant à ne pas fournir d'armes à un pays qui ne respecte pas les droits de l'homme. En ne respectant pas cet accord, le Canada va pourtant perdre sa crédibilité et de façon beaucoup plus déshonorante car elle fait fi des droits de la personne.

    • Daniel Bérubé - Abonné 28 avril 2016 13 h 11

      Par contre, il nous faut parfois reconnaître que les marchés sont aujourd'hui beaucoup plus important que les droits, même humains !

      Bientôt, ce sera des droits des marchés dont nous parlerons, qui auront dépassé les droits dit humain...

  • Patrick Daganaud - Abonné 27 avril 2016 17 h 42

    À retenir

    1-« Il est immoral et contraire à toute éthique(canadienne-américaine-anglaise-française-russe-belge-espagnole-etc.) de fournir une telle quantité d’armes meurtrières à un régime qui présente un dossier si terrible en matière de violation des droits humains ».

    2-Que des emplois canadiens dépendent du meurtre, de la mutilation, de la violence et de la répression de civils innocents à l’étranger est un fait indéniable établi depuis des lustres.
    C'est une indignité qui doit être éradiquée.