La confiance brisée d’une ville éprouvée

Depuis l’accident de 2013, la municipalité demande la construction d’une voie de contournement.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Depuis l’accident de 2013, la municipalité demande la construction d’une voie de contournement.

Trois ans après la catastrophe de Lac-Mégantic, les résidants craignent toujours les trains qui traversent leur ville. Alors qu’on rêve à une voie de contournement, le ministre des Transports Marc Garneau les rencontrait mardi soir pour les « rassurer ». Non sans mal.

« La confiance, c’est une pente que vous allez devoir travailler fort pour remonter, parce qu’on l’a perdue, a lancé un citoyen du nom de Paul Dostie lors de la rencontre organisée avec le ministre. Vous me parlez de sécurité, ça ne me soulage pas. C’est comme si vous disiez à un enfant qui a été défiguré par un chien d’aller promener le chien. »

Environ 200 personnes avaient répondu à l’invitation de la Ville et du comité de vigilance à cette rencontre tenue au Centre sportif. En plus du ministre et des hauts fonctionnaires du ministère des Transports, on avait invité l’équipe de John Giles, le patron de la compagnie qui possède les rails, Central Maine and Quebec Railway (CMQR), qui a acheté en 2014 les restes de la compagnie Montreal Maine and Atlantic Railway (MMA), qui en était propriétaire lors du drame qui a fait 47 morts le 6 juillet 2013.

La réunion avait été organisée dans le cadre de la semaine de la sécurité ferroviaire. Dès son arrivée, le ministre Garneau a annoncé qu’il était surtout là pour écouter. Assis calmement sur un tabouret à l’avant, il s’est présenté ainsi : « Je ne prétendrais jamais comprendre ce que vous avez vécu en juillet 2013. »

Le maire, Jean-Guy Cloutier, l’a accueilli en l’invitant à rassurer la population. « Notre souhait le plus cher est de voir le train contourner le centre-ville de Lac-Mégantic et permettre aux citoyens de dormir sur leurs deux oreilles et de ne plus vivre cette peur quotidienne. »

Puis, le ministre a écouté longuement des résidants venus se vider le coeur. Au-delà du traumatisme, ils trouvent que les installations ferroviaires ne sont pas encore assez bien entretenues. Certains ont prétendu que la forte pente qui fait descendre les trains depuis Nantes continue à leur faire peur. « Ça me dépasse qu’on laisse encore les trains à Nantes en haut de la côte la plus abrupte au Canada, a lancé un des participants. Pourquoi les trains sont encore là ? C’est-tu la seule place où on peut parquer les trains ? »

Le ministre lui a rétorqué qu’on vivait « dans un pays où il y a des pentes, des vallées pis des montagnes ». Il a souligné que Transports Canada avait multiplié les inspections depuis la tragédie. « Je veux vous assurer que la sécurité ferroviaire, c’est ma première priorité. » Il a aussi répété, à plusieurs reprises, que ce n’est pas lui qui avait le contrôle sur les rails, mais les compagnies ferroviaires. Que le rôle du gouvernement consistait à imposer des normes et s’assurer qu’on les respecte.

À l’automne 2015, une étude indépendante avait établi que l’état des rails respectait toutes les normes, a souligné quant à lui le patron de CMQR, John Giles. « On essaie de gérer cette compagnie avec le moins de drames possible », avait-il lancé un peu avant. « Je n’aime pas les drames. On veut ne pas attirer l’attention et que tout se déroule de manière ordinaire. J’aime ça quand c’est plate. »

M. Giles a avancé que « le talon d’Achille » de la MMA, « ce n’était pas l’infrastructure »,mais « le manque de formation et de gestion et d’intendance ». Il a ajouté que sa compagnie, elle, ne « tolère pas d’écart en sûreté et en sécurité ». « C’est terrible ce qui est arrivé ici, mais ça n’arrivera pas sous notre garde. »

Pas d’engagement pour la voie de contournement

Le Comité de vigilance juge pour sa part que Transports Canada n’est toujours pas assez sévère et s’inquiète de l’usure des rails dans la fameuse pente. « Le ministre soutient que la voie répond aux normes et il n’obligera pas la compagnie à [la] réparer », déplore Robert Bellefleur de la Coalition des citoyens et organismes engagés pour la sécurité ferroviaire. « Il faut s’en remettre à la compagnie. » Il précise que la norme tolère une usure de 18 mm sur les rails, mais qu’à trois endroits, on atteint précisément 18 mm. « On a une grande pente. Surtout que l’usure est à un endroit où la pente est à son maximum et où il y a des courbes. On est derrière l’hôpital et la polyvalente de Lac-Mégantic. »

Quand on interroge le ministre Garneau, il rétorque qu’il ne peut rien faire si l’usure ne dépasse pas la limite. « Quand on regarde un rail et qu’on n’est pas entraîné, on peut avoir l’impression que ce n’est pas en bonne condition, mais nous, on connaît notre métier », a-t-il aussi avancé.

Or, ne devrait-on pas en faire plus à Lac-Mégantic qu’ailleurs compte tenu du traumatisme ? « C’est pour ça que nous avons financé la moitié de l’étude sur le contournement », a répondu le ministre.

Les résidants fondent beaucoup d’espoir sur ce projet, qui permettrait d’éloigner les trains du centre-ville vers le parc industriel. Mais un tel projet est coûteux et requiert une étude de faisabilité, de la planification… Ce qui fait dire au maire qu’on en a « au moins pour 4 ou 5 ans » avant de la voir apparaître. Et encore, le gouvernement acceptera-t-il de la financer si la facture est substantielle (au moins 150 millions de dollars) ?

La ville est actuellement en attente de la firme AECOM, à qui elle a confié l’étude il y a un an et que le gouvernement fédéral a financée à moitié (environ 500 000 $). « Je sais que certains d’entre vous sont préoccupés par le temps que ça prend, a lancé Marc Garneau. Si c’est possible de le faire un peu plus vite, on va le faire. » Le ministre n’était toutefois pas prêt à s’engager à la financer. « Je ne veux pas mettre la charrue avant les boeufs, a-t-il dit. Il y a des choses qui restent à faire. »

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