Quelque chose cloche quand même

Il n’y a pas que la série House of Cards qui propose des rebondissements politiques spectaculaires sur fond de complots aux limites de la légalité : le procès de Mike Duffy fut de cet acabit. Et là comme ailleurs, le dénouement de son procès ne marquera pas nécessairement la fin de l’histoire, ont réagi plusieurs médias à l’annonce du verdict, jeudi.

Coupable de rien, donc, et libre de revenir au Sénat si Mike Duffy en a envie ? Voilà le résumé. Mais dans la réalité, le verdict de non-culpabilité contre le sénateur n’empêchera pas les Canadiens de continuer de penser que quelque chose cloche à Ottawa, estime le National Post en éditorial.

Que les actions du sénateur n’aient pas été jugées criminelles est une chose. De là à dire qu’elles étaient correctes et éthiques en est une autre, soutient le Post. Voilà un homme qui, dès le moment de sa nomination au Sénat, a commencé à facturer des indemnités pour une résidence qu’il habitait en fait depuis des années à Ottawa. Oh ! Duffy se sentait mal de faire ça, mais on lui avait dit de le faire, alors…

Voilà aussi un homme qui a donné de généreux contrats à un ami en respectant des règles éperdument floues. Fort bien. Et tant mieux pour lui si le juge l’a trouvé crédible et honnête comme témoin. Mais sérieusement, demande le Post, qui peut croire que Mike Duffy n’avait pas le choix d’agir de cette manière ? On a toujours le choix, écrit le quotidien en rappelant la célèbre attaque de Brian Mulroney contre John Turner en 1984.

Il aurait pu dire non et résister aux pressions. Il a plutôt fait le contraire. Ce n’était pas criminel, mais ça demeure inacceptable, écrit le Post.

Pour le quotidien, le jugement du juge Vaillancourt dit en substance que les règles du Sénat étaient pourries. Mais ça, les Canadiens l’avaient compris depuis plusieurs mois déjà. Et s’ils seront choqués par le verdict, on sait maintenant que ce genre de comportement ne sera plus toléré. C’est ça de gagné.

N’empêche : si Mike Duffy décide de revenir au Sénat, tous les petits pas faits par l’institution pour redorer son blason depuis un an seront perdus, croit Don Martin, animateur et chroniqueur pour CTV. Cela ravivera l’impression que les profiteurs de fonds publics ont encore leur place à la Chambre haute, se désole-t-il.

Le verdict est aussi surprenant que choquant, selon lui. La Couronne a mal fait son travail, pense Martin, et Duffy s’en tire malgré une série de gestes clairement non éthiques : contrats à un ami, dépenses de voyages et de résidence discutables, tout était bon.

Au final, ceux qui sont montrés du doigt — les membres du Bureau du premier ministre (BPM) — ne savaient même pas qu’ils étaient en procès, dit-il pour illustrer le caractère particulier du jugement.

Harper

De fait, c’est l’ancien gouvernement Harper qui écope le plus, ajoute le Toronto Star en éditorial. Et ce n’est là que justice, pense le quotidien. Le Star souligne les mots durs employés par le juge Vaillancourt pour décrire les « machinations sordides » du gouvernement. Mike Duffy pensait respecter les règles, et le juge a accepté sa version des faits.

Le vrai scandale est donc ailleurs : dans tous les efforts déployés par le BPM pour étouffer l’affaire et s’assurer que le public ne soit pas au courant de ce qui se tramait. Une attitude totalement inacceptable dans une démocratie, affirme le Star.

Le scénario monté par le BPM n’était pas au bénéfice de Mike Duffy, mais bien pour celui du gouvernement. C’était de la gestion de crise à son meilleur (ou à son pire). En descendant si bas, les conservateurs ont trahi la confiance du public, entaché leur image et l’héritage de Stephen Harper, et humilié le Sénat : un gros gâchis, dit le Star.

Dans le Globe and Mail, Margaret Wente se demande ce que nous avons appris avec cette histoire. Que le Sénat n’est pas ce lieu de réflexion indépendant, mais bien un repaire de soldats loyaux qui prennent leurs ordres de stratèges politiques du parti ? Grosse surprise, raille-t-elle…

Au final, le scandale n’a pas changé grand-chose, pense Wente. Les sénateurs demeurent non élus et libres d’exercer leur pouvoir comme ils le veulent, et toute l’institution est foncièrement non démocratique. Or, ce problème-là n’a pas été réglé avec le procès Duffy.

La marijuana

La Journée internationale du cannabis a été particulièrement populaire cette année. Une photo prise du rassemblement sur la colline parlementaire à Ottawa mercredi montrait une foule dense… et un solide nuage de fumée flottant à deux pieds au-dessus des têtes.

C’est aussi le moment que le gouvernement libéral a choisi pour confirmer son intention de légaliser la marijuana d’ici le printemps prochain. Mais le Globe and Mail se demande ce qui va se passer d’ici là.

Théoriquement, les lois demeurent claires et sévères à l’égard des gens arrêtés pour possession ou trafic de mari. Mais elles sont aussi pleines de zones grises, à cause des dispositions sur la marijuana thérapeutique. Et cette zone grise s’est agrandie depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux, note le Globe. Actuellement, c’est comme si les lois contre la possession et la vente de marijuana avaient déjà été abolies, et que personne ne s’en soucie. Ce n’est pas souhaitable.

Le quotidien demande à Ottawa de dire clairement à la population et aux policiers ce qu’ils doivent faire d’ici l’an prochain.