Plaidoyers pour Attawapiskat

Un «sit-in» a été organisé cette semaine au bureau torontois du ministère des Affaires autochtones en solidarité avec la communauté d’Attawapiskat.
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne Un «sit-in» a été organisé cette semaine au bureau torontois du ministère des Affaires autochtones en solidarité avec la communauté d’Attawapiskat.

Crise du logement, manque d’infrastructures pour la santé et l’éducation, problèmes de toxicomanie, insalubrité, problèmes d’eau potable, dépossessions des nouvelles générations : que faut-il plaider devant un tel constat pour aider Attawapiskat, cette communauté crie du nord de l’Ontario devenue un symbole patent du malheur des autochtones au Canada ?

L’avocate de Toronto Katherine Hensel représente plusieurs causes des Premières Nations devant les tribunaux canadiens. En 2012, au moment où la crise du logement à Attawapiskat atteignait un sommet tragique, elle a représenté cette communauté qui vit près du bassin ouest de la baie James, dans le nord de l’Ontario. Depuis, plusieurs crises ont à nouveau secoué la communauté. La dernière en date, celle de tentatives de suicide qui se démultiplient, a provoqué une onde de choc médiatique et politique.

La société canadienne se retrouve à répétition, dit-elle, en situation de gestion de crises de ce type. Attawapiskat a beau être devenu un symbole, ce n’est pas le seul lieu où la dépossession se fait cruellement sentir chez les autochtones, explique l’avocate. « C’est le résultat d’une suite de générations où les disparités économiques se sont aggravées, où une succession de traumatismes et de changements sociaux radicaux dans leur vie s’est liée à leur existence. Jusqu’aux années 1960, ils arrivaient à vivre d’une économie traditionnelle. »

On croit connaître la suite. Et pourtant, ce n’est jamais aussi simple qu’on le croit. « Les forces qui ont poussé à vivre dans un village, celles qui ont conduit à l’envoi des enfants dans les pensionnats, tout cela a créé des pressions sociales difficiles à soutenir. On doit se rendre compte qu’un nouveau système de valeurs complètement différent de ce qui est en place précédemment se superpose à la vie d’une communauté. » La vie d’une collectivité humaine, croit Katherine Hensel, se trouverait dangereusement secouée à moins.

Sous-financement

Le juriste Sébastien Grammond, de la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, a été mêlé de près à la cause portée jusque devant le Tribunal canadien des droits de la personne au sujet du sous-financement chronique pour l’éducation des jeunes autochtones.

Est-ce que la situation ne risque pas de changer rapidement, après l’annonce du gouvernement Trudeau d’investir 8 milliards de dollars au cours des prochaines années pour les autochtones ? « Ça peut paraître beaucoup quand on ne le compare à rien ! Et c’est ce qui est fait, le plus souvent. En vérité, il faut se rendre compte qu’on met peu d’argent par rapport aux besoins et par rapport à ce qui est accordé par ailleurs en dehors de ces communautés. »

Le juriste rappelle que le Tribunal canadien des droits de la personne a montré que les services en éducation consacrés aux autochtones étaient systématiquement sous-financés par rapport à ce qui est offert au reste de la population canadienne. « Sans compter que leurs besoins, pour des raisons évidentes, sont plus grands. On part de loin. »

Selon Sébastien Grammond, il est clair que « malgré les milliards promis sur cinq ans, cela reste insuffisant pour assurer les mesures de redressement, ne serait-ce que pour établir l’égalité des services » avec les non-autochtones. « Sans compter que les problèmes auxquels on fait face aujourd’hui nécessitent à l’évidence des moyens encore plus grands. Il y a un énorme rattrapage à faire. »

Prévisible

« Ce qui se produit était prévisible, dit l’avocate Katherine Hensel. D’ailleurs, Attawapiskat n’est pas seule dans cette situation, hélas. » Ce n’est pas la seule communauté à être désespérée. Pour les Premières Nations, la situation est souvent très pénible. Or les interventions ponctuelles d’Ottawa pour soulager un problème qui émerge dans une mer d’autres difficultés ne lui apparaissent pas garantes d’un avenir meilleur.

Pour l’avocate spécialisée dans les questions autochtones, il faut avoir la patience de trouver des solutions qui impliquent directement les communautés concernées.

La mise sous tutelle, souvent brandie comme une porte de sortie, lui semble correspondre à une erreur suprême. Elle conduit à une infantilisation propre à aggraver les problèmes plutôt qu’à les résoudre. « Je pense que c’est une erreur que de penser qu’arriver avec des solutions toutes faites va vraiment être un gage d’un avenir meilleur. Imposer un management d’entrée de jeu, ce n’est pas une bonne idée. Ce serait retirer le très peu de contrôle qu’ils exercent déjà sur leurs vies. Cette attitude ne fonctionne pas au bénéfice des communautés. Toute action doit venir des communautés. Il n’est pas souhaitable d’agir sans elles. »

Que faire, à son sens ? « Il faut au minimum que les autochtones aient accès au même service et aux mêmes ressources que les autres Canadiens. Il y a beaucoup d’argent autour. Il y a des ressources minières, de la foresterie. Comment se fait-il qu’ils ne bénéficient pas de l’argent qui est tiré des terres où ils ont toujours vécu ? Il faut faire en sorte qu’ils puissent être impliqués dans le développement de conditions meilleures qui assureront leur avenir. »