Homme de convictions ou caméléon ?

Jean Lapierre va rejoindre à Ottawa non seulement Paul Martin mais aussi Liza Frulla, Pierre Pettigrew, Lucienne Robillard et son ami, le Madelinot George Farrah. Jacques Nadeau Le Devoir
Photo: Jacques Nadeau Jean Lapierre va rejoindre à Ottawa non seulement Paul Martin mais aussi Liza Frulla, Pierre Pettigrew, Lucienne Robillard et son ami, le Madelinot George Farrah. Jacques Nadeau Le Devoir

Girouette, caméléon, homme aux multiples visages: dans les médias, on n'a eu de cesse, depuis lundi, de présenter Jean Lapierre, candidat à l'investiture libérale dans Outremont, en soulignant le caractère erratique de son parcours. Est-ce à dire qu'il n'a pas de convictions et qu'il ne cherche qu'à faire avancer sa carrière ou à suivre les méandres des sentiments des Québécois?

Pour le seul élu libéral fédéral québécois à avoir voté contre le rapatriement de la Constitution, Louis Duclos, tout est clair: «Jean Lapierre est un arriviste qui était prêt à tout pour devenir ministre.» Il prétend même qu'en 1982, son jeune collègue savait pertinemment quelles conséquences la nouvelle Constitution allait entraîner pour le Québec, mais qu'il a tout de même voté avec les autres. «Son poste de ministre, il l'a finalement eu en 1984 sous Turner. Et que pensez-vous qu'il ira chercher dans quelques mois?» Comme Lapierre, au début des années 90, Duclos est entré au Bloc. Mais «moi, j'y suis resté», insiste-t-il. «Me verriez-vous maintenant revenir comme candidat de Paul Martin?»

Pourtant, d'autres voient chez l'ancien animateur de TQS un homme de convictions. Il y a dix ans, c'est du moins ainsi que Jean-François Lisée le présentait dans Le Naufrageur (Boréal, 1994). En démissionnant lors du retour de Chrétien, Lapierre «abandonnait du même coup, écrivait Lisée, tout espoir de revenir au conseil des ministres à Ottawa, objectif normal de tout jeune politicien ambitieux. Il fait le saut, sans parachute, pour des raisons de conviction politique». Lisée consacrait même un long passage (p. 188) au dilemme qui a tant fait souffrir d'élus à l'époque: «carrière ou conviction?», et présentait Lapierre comme un des rares qui avaient fait prévaloir les convictions sur la carrière. Lisée interprétait même la démission de Lapierre, en 1992, comme un acte de conviction. Cette fois, devant la mollesse de Robert Bourassa. «Au printemps 1992, lorsque Robert Bourassa amorce son virage public vers le "Canada à tout prix", Lapierre refuse de le suivre. Une fois de plus, c'est par conviction qu'il débarque», écrivait Lisée.

Carriérisme ?

Est-ce par conviction qu'il revient aujourd'hui en politique? Jean-François Lisée, qui a depuis été conseiller de deux premiers ministres souverainistes, a offert un «no comment» au Devoir. Mais dans le reste du Canada, on y voit surtout du carriérisme. Dans le National Post, le journaliste Graeme Hamilton insistait cette semaine sur les retournements de veste de Jean Lapierre. Il rappelait par exemple que, le 6 octobre 1980, le jeune député de Shefford déclarait au Parlement que, «dans les journaux, le premier ministre du Québec [René Lévesque] osait presque qualifier [les députés libéraux fédéraux] de traîtres. J'avoue franchement que je me demande qui est le véritable traître en ce qui a trait aux intérêts des Canadiens français. Je pense que [...] dans ce débat-ci, c'est certainement le premier ministre du Québec, qui se réfugie derrière le paravent des droits collectifs pour ignorer toutes les améliorations qu'on apporte aux droits individuels». Contraste frappant: le 4 juin 1992, toujours au Parlement, Jean Lapierre maintenant bloquiste posait une question à Brian Mulroney: «Suite à ses récentes déclarations, il est évident que le premier ministre du Canada mijote une escroquerie référendaire unilatérale, malgré l'opposition formelle de l'Assemblée nationale et du premier ministre du Québec. Ma question au très honorable premier ministre est celle-ci: pourquoi le premier ministre se prépare-t-il à devenir un traître du Québec?» Et maintenant, Hamilton souligne à gros traits que Paul Martin embauche Lapierre pour écraser le parti qu'il a lui-même contribué à fonder. Selon le journaliste du Post, le nouveau premier ministre doit se «croiser les doigts pour que ce soit le dernier des nombreux revirements» de l'ancien animateur de CKAC.

Pour Pierre Bibeau, ex-conseiller de Robert Bourassa et ami de longue date de Jean Lapierre, l'ancien député de Shefford est un «passionné». Quand il pense quelque chose, explique Bibeau, «il le dit sans arrière-pensée, directement, ne se demande pas comment ça va être interprété dans deux ou dix ans». Dans les éditoriaux du Devoir au tournant des années 90, d'ailleurs, c'était presque devenu un cliché que de qualifier Jean Lapierre «d'impétueux». Ainsi, lorsqu'il épouse une cause, «il va jusqu'au bout de ce qu'il peut dire», affirme Bibeau, et sa maîtrise de la répartie est légendaire. (On a même déjà écrit qu'il pratiquait cet art dans sa douche.)

Impétueux

Pierre Bibeau refuse du reste catégoriquement le terme de vire-capot pour qualifier son ami Lapierre. Selon lui, il a un parcours «très cohérent», marqué par «des convictions profondes à l'égard du Québec». Son appui au rapatriement, il l'a regretté. Et sa conversion à l'autonomisme québécois n'a pas été soudaine. En effet, en 1986, il a fait adopter une proposition par le Parti libéral fédéral selon laquelle le Québec est une société distincte. En 1989, par une lettre ouverte au premier ministre Mulroney, il propose de former un front commun transcendant les politiques partisanes. Il y écrivait: «Dieu sait que je me laisse parfois aller à une pointe de partisanerie, mais dans ce cas-ci, j'estime que l'enjeu est si grand et les conséquences d'un éventuel échec si irréversibles que je suis disposé à participer à un front commun pour la défense de l'entente du lac Meech.»

On ne mesure pas, insiste Bibeau, à quel point Jean Lapierre est proche des libéraux provinciaux. (C'est d'ailleurs au moment où il s'occupait des jeunes libéraux, à Granby, que Bibeau a rencontré Lapierre.) Après Meech, tant que la souveraineté apparaissait intéressante aux libéraux provinciaux, il a cru qu'elle était la voie à suivre. Et dès qu'elle est apparue comme une propriété du Parti québécois, il a cherché à s'en éloigner. Lapierre, qui était la courroie de transmission entre le Bloc et les libéraux provinciaux, a quitté le Bloc principalement parce qu'il en était venu à la conclusion, comme Bourassa, «qu'il n'était pas sage de faire la souveraineté sur un coup de frustration». «Sa culture politique était profondément libérale», insiste Éric Grenier, collaborateur de Lapierre en 1990 et qui par la suite a travaillé avec Gilles Duceppe et Lucien Bouchard.

Aujourd'hui, qui va-t-il rejoindre à Ottawa? «Pas seulement Paul Martin», s'exclame Bibeau, mais aussi Liza Frulla, Pierre Pettigrew («qui a commencé sa carrière avec Claude Ryan», note Bibeau), Lucienne Robillard, de même que son ami le Madelinot George Farrah, un libéral bourassien très nationaliste. Ce sont des gens qui «connaissent très bien la dynamique au Québec», dit Bibeau, qui s'en réjouit.

Alain G. Gagnon, de l'UQAM, fait ce commentaire: «Ça suggère que les nationalistes mous sont potentiellement récupérables.» Ce groupe de nationalistes pro-Meech, selon le politologue, a complètement perdu la partie au tournant des années 90. «Quand ils se sont fait planter, ils sont rentrés chez eux, les uns après les autres. Les purs et durs des deux bords se sont entre temps épuisés à la gouverne. Et voilà que les gens qui sont disposés à l'échange et à la délibération reviennent.» Autrement dit, avec l'arrivée de Jean Lapierre, on assiste à «un retour à 1990, on reprend le fil brisé, ce n'est pas inintéressant».

Gagnon apporte une nuance cependant en faisant remarquer que «le système fédéral est tellement fort, la dynamique institutionnelle pèse tellement que, malgré ce que promet Jean Lapierre, rien ne dit qu'ils vont agir différemment une fois à Ottawa».

Après tout, comme le dit Gagnon, «même une personne comme Lucien Bouchard, lorsqu'il était le ministre de l'Environnement, mais aussi lorsqu'il était ambassadeur à Paris, s'est employé à planter le Québec et a été centralisateur».

Autrement dit, il n'est pas exclu, selon Alain G.Gagnon, que même avec ce groupe de libéraux provinciaux, le gouvernement Martin prépare de «grandes intrusions tranquilles dans les compétences provinciales, comme celles qui s'annoncent dans le domaine des municipalités».

C'est ici que Louis Duclos se dit «carrément outré». «Lapierre a voté pour le rapatriement. Quatre ans plus tard, il dit qu'il se sent coupable et appuie Meech à un point tel que, lorsque Chrétien utilise son opposition à Meech pour battre Paul Martin, il trouve que c'est assez grave pour démissionner. Ça veut donc dire qu'il déplore que l'injustice de 1982 n'ait pas été réparée à cause de Chrétien et qu'il y a encore des changements à faire. Or aujourd'hui, il vient dire que le dossier constitutionnel n'a pas d'importance et qu'il est fier d'avoir fait avancer les droits individuels au pays.»

En attendant le prochain pas de côté?