La vente des blindés va de l’avant… pour l’instant

Le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, a été obligé de défendre une fois de plus le contrat de vente de blindés à l’Arabie saoudite, après qu’il fut révélé qu’il avait lui-même signé les permis d’exportation de ce matériel vers Riyad. M. Dion persiste et signe : son gouvernement ne révoquera pas ce contrat. Mais le ministre se réserve le droit de révoquer sa signature si jamais la situation des droits de la personne change dans la région.

Un document secret du ministère des Affaires étrangères, déposé en cour dans le cadre d’une poursuite intentée pour invalider la transaction, a révélé que Stéphane Dion avait approuvé de sa propre signature six licences d’exportation de blindés la semaine dernière. Le ministère dresse une évaluation du contrat de 15 milliards de dollars — dont 11 milliards sont couverts par ces six premières licences — et conclu qu’il ne voit pas de risque à ce que ce matériel militaire soit utilisé pour « commettre des violations des droits de la personne ».

Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Le ministre Stéphane Dion

Le Canada a vendu près de 3000 blindés du genre à l’Arabie saoudite depuis 1993 et « n’a connaissance d’aucune violation de droits civils et politiques » liée à ces appareils. Quant au Yémen, où des ONG et les Nations unies ont accusé rebelles et Saoudiens d’avoir violé le droit international et ciblé des civils, « il n’y a aucune indication que de l’équipement d’origine canadienne, y compris des blindés, puisse avoir été utilisé », stipule le mémo du ministère.

Le gouvernement Trudeau martèle, depuis la campagne électorale, qu’il ne répudiera pas le contrat entre l’Arabie saoudite et une compagnie ontarienne, approuvé par ses prédécesseurs conservateurs. Le ministre Dion a réitéré cette position, mercredi.

« Si j’ai connaissance d’une information crédible au sujet de violations [des droits de la personne en Arabie saoudite ou chez ses voisins] liée à ces équipements, je suspendrai ou révoquerai la licence d’exportation », a toutefois promis le ministre pour la première fois. Ottawa pourrait donc cesser l’envoi de ces équipements, de pièces ou renoncer à en faire l’entretien au fil du contrat de 15 ans.

Avis d’amis

Thomas Mulcair a accusé les libéraux d’avoir « menti au public » en affirmant qu’ils s’étaient retrouvés devant un fait accompli en héritant de ce contrat. Car ils ont eu à franchir une nouvelle étape en approuvant ces licences d’exportation, a fait valoir le chef du NPD.

« C’est un fait accompli dans le sens que le contrat est signé », a argué Stéphane Dion. L’approbation de licences d’exportation n’est qu’une formalité à ce processus déjà entamé, selon le gouvernement.

Les libéraux ont par ailleurs rappelé que M. Mulcair avait lui-même indiqué qu’il ne révoquerait pas le contrat.
« Vous n’annulez pas un contrat manufacturier comme ça, quand vous arrivez [au pouvoir] », disait-il en campagne électorale, le 12 octobre.

Le conservateur Tony Clement, dont le gouvernement a approuvé le contrat en 2014, prévient que s’il y a des preuves que les blindés pourraient être utilisés contre des civils « l’entente ne tient plus ».

Or, Daniel Turp, qui a intenté la poursuite contre Ottawa dans ce dossier, est « convaincu » qu’il saura prouver qu’il existe des risques que les blindés sévissent contre des civils. Cet ancien député bloquiste et péquiste, devenu professeur de droit à l’Université de Montréal, n’accorde pas grande crédibilité aux assurances du ministère des Affaires étrangères. « Ce n’est pas très objectif comme évaluation. On n’a pas fait appel à des sources extérieures », a-t-il déploré. M. Turp plaide en Cour fédérale que l’approbation du contrat était illégale, car elle contrevient à l’interdiction de vendre du matériel militaire à un pays violant les droits fondamentaux.


Le PQ s’en mêle

À l’Assemblée nationale, les élus libéraux ont opposé une fin de non-recevoir mercredi à une motion présentée par le Parti québécois et appuyée par Québec solidaire consistant à « déplor[er] la décision du gouvernement du Canada de donner le feu vert à la vente de blindés à l’Arabie saoudite, pays reconnu pour ses violations des droits de la personne ». L’instigatrice de la motion, Carole Poirier, s’est désolée de voir « le gouvernement Couillard complice du gouvernement du Canada ». « Aujourd’hui, le gouvernement de M. Couillard vient d’abandonner Raif Badawi », a laissé tomber l’élue péquiste. Le PQ cherche par tous les moyens à « compenser la faiblesse du Bloc [québécois] à Ottawa », a rétorqué la ministre des Relations internationales, Christine Saint-Pierre. « Notre appui à Raif Badawi est inconditionnel. [Le prisonnier d’opinion en Arabie saoudite] doit être libéré », a-t-elle insisté. Marco Bélair-Cirino
4 commentaires
  • Pierre Valois - Abonné 14 avril 2016 03 h 10

    La politique extérieure du Canada, comme de la saucisse...

    L'apôtre de la clarté au Canada, en matière de relations intérieures entre les provinces (on ne va pas croire que cette loi ne vise que le Québec...) et le fédéral vient de déposer sa signature sur des permis d'exportation d'armes à l'Arabie Saoudite.

    Comme preuve que le même homme peut passer de la pensée claire à la pensée la plus obscure. Dans le premier cas, sans même connaître ce que le Québec pourrait vouloir faire en matière de démarches pour accèder à son indépendance, il a eu le culot de déterminer ce qu'il pourrait ou ne pourrait pas faire pour y accéder. C'erst ce qu'il appelle la clarté.

    Dans le second cas, il accepte de faire preuve de totale méconnaissance des risques que cet État monarchiste puisse utiliser le matériel militaire qu'il lui vend pour écraser toute velléité de son peuple d'aspirer à plus de démocratie.

    Que dit-elle celle grenouille des Relations extérieures du Canada?

    « Si j’ai connaissance d’une information crédible au sujet de violations [des droits de la personne en Arabie saoudite ou chez ses voisins] liée à ces équipements, je suspendrai ou révoquerai la licence d’exportation ».

    Comme si cela n'était pas déjà tout avéré. "Liée à ces équipements" dit-il. Plus farfelu que cela, on ne peut faire pire. Devoir faire la preuve très précise par A + B qu'une dictature se sert de ce que nous lui fournissons comme matériel militaire, pour continuer d'être une dictature. La réponse est dans l'énoncé.

    Pauvre de nous. On a nommé aux Relations extérieures du Canada un grand naïf.

  • Patrick Daganaud - Abonné 14 avril 2016 06 h 54

    L'art diplomatique du camouflage

    Dion pratique l'art diplomatique du camouflage.

    C'est un comique de situation, dans le grotesque.

    Il me fait penser à cette publicité télé où on voit une vache se cacher derrière un arbre.

    Touche pas à mon blindé!

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 14 avril 2016 08 h 21

    Vive la "clarité"

    La "clarité" est claire comme de l'eau de roche.

    Nous vendons du matériel militaire au pire pays du monde en ce qui a trait aux droits de la personne, un pays au sommet de l'intégrisme islamique qui utilise ses richesses pour répandre cette idéologie à travers le monde et qui se servira de l'équipement que nous lui vendons comme bon lui semblera. Point. Barre.

    Elle est aussi claire que ça, la "clarité". Et nous sommes collectivement responsables de tout ça, soit parce que nous avons voté pour ça, soit que nous n'avons pas su convaincre ou pas jugé important de convaincre ceux qui ne pensent pas comme nous de voter contre. C'est ça la démocratie. Ou bien la démocratie dont nous nous réclamons n'est pas ce que nous croyons. Auquel cas nous serions en devoir de la changer pour la rendre fonctionnelle.

  • Alain Massicotte - Abonné 14 avril 2016 19 h 49

    La vente de blindés va de l'avant.... pour l'instant

    Me Turp va déposer en Cour Demain des procédures afin de stoper cette vente, j'espère qu'il réussira.