L’intérim du chef déchu bien accueilli

Si la majorité des députés néodémocrates — actuels ou défaits — se réjouit de voir Thomas Mulcair assurer l’intérim jusqu’à ce qu’un nouveau chef soit choisi, certains se demandent si un tel intérim de deux ans est réaliste. La recherche de la performance parlementaire ne devrait pas se faire au détriment du respect de la volonté des membres, disent ceux-ci.

Le Devoir a interrogé près d’une vingtaine de personnes : des élus encore en poste, d’anciens députés défaits en octobre dernier ou qui ne s’étaient pas représentés à l’élection, ainsi qu’un stratège. La très grande majorité de ces gens se réjouissent du fait que Thomas Mulcair a accepté de rester en poste d’ici à l’élection d’un autre chef, dans maximum 24 mois.

L’argument en faveur de M. Mulcair tient en deux mots : performance parlementaire. Le député d’Outremont est considéré comme un orateur hors pair qui fait un travail exceptionnel à la Chambre des communes. Il serait donc bête de s’en passer.

« Dans une course à la chefferie, où potentiellement un certain nombre de nos députés risquent de faire campagne sur le terrain, on a besoin de toutes nos forces vives. Et on ne va pas refuser l’expérience et l’expertise de Thomas Mulcair », justifie Robert Aubin, le président du caucus québécois.

Dimanche, les quelque 1800 délégués néodémocrates réunis à Edmonton ont voté à 52 % pour la tenue d’une course à la chefferie. Trois députés interprètent ce résultat comme une volonté de changer de chef d’ici l’élection de 2019, pas nécessairement maintenant.

C’est le cas de Marjolaine Boutin-Sweet. « Les gens demandaient à ce qu’il y ait une élection pour un nouveau chef. Ils ont aussi demandé à ce qu’il y ait deux ans pour le faire. Ça, ça ne dit pas qu’il faut que tu quittes maintenant. » Même son de cloche de Randall Garrison et d’Irene Mathyssen. « Il est le chef », a répété cette dernière trois fois avant d’ajouter qu’il « n’y a pas encore de chef pour le remplacer ».

Favorables malgré tout

Même les députés tombés au combat le 19 octobre approuvent le maintien en poste de M. Mulcair. « Même si je n’aime pas Thomas, je reconnais ses qualités parlementaires. Il est capable de faire du NPD l’opposition effective », dit au Devoir un député défait du Québec. « Je suis favorable à cela. Notre pratique au NPD, ce n’est pas le cannibalisme. »

Une autre députée ayant essuyé un cuisant revers électoral se dit « à l’aise » avec cette décision même si elle n’est « pas certaine de comprendre pourquoi il veut faire cela ». « Nous aurons besoin de stabilité pendant que la course se déroulera. Ce sera bien que le travail parlementaire puisse continuer sans trop de changement. » Un autre député défait du Québec juge « extraordinaire » que M. Mulcair accepte de poursuivre le travail malgré l’humiliant revers. « C’est un homme de devoir. »

À ceux qui se demandent quelle légitimité aura le chef pour prendre position sur les projets de loi gouvernementaux, un autre ex-député québécois répond qu’il devra simplement consulter davantage le caucus. Un stratège interrogé ajoute que l’autorité d’un chef intérimaire aurait été tout aussi fragile. « Ça nous prenait un chef intérimaire de toute façon. Autant prendre celui avec qui on peut travailler. »

Le député Peter Julian a fait remarquer que c’est la pratique du NPD de maintenir en poste ses chefs, après l’annonce de leur départ, jusqu’à la sélection d’un remplaçant. Cela a été le cas avec Audrey McLaughlin et Alexa McDonough. Notons que ces femmes, comme aucun autre chef du NPD d’ailleurs, n’avaient pas échoué à leur vote de confiance, comme M. Mulcair.

Des réticences

Ce concert d’éloges n’est pas unanime. La députée défaite dans Gatineau, Françoise Boivin, est de ceux qui s’interrogent sur le maintien en poste de M. Mulcair. Elle explique que M. Mulcair aurait dû partir dès le 19 octobre pour éviter au parti le « psychodrame » de ce week-end.

« Tom a beaucoup à offrir. Il peut peut-être jouer le rôle qu’a joué un Bob Rae pour le Parti libéral, être un statesman, un homme d’État. Mais plus j’y réfléchis, plus ça m’inquiète. Le leader qui s’est fait montrer la porte reste en place. […] Comment va-t-il gérer le caucus ? »

Le député Don Davies partage cet avis. « Je pense qu’il est très difficile pour un chef de continuer encore un an et demi s’il a reçu un appui de 48 % des délégués. Mais cela ne veut pas dire que M. Mulcair ne peut pas rester pour une période significative. » Selon M. Davies, la décision revient aux députés et aux instances du parti, qui devraient se réunir pour en discuter.

Le député Pierre Nantel, lui, se montre ambivalent. « C’est vrai qu’on peut se gratter la tête en se disant “est-ce que lui-même va pouvoir ‘toffer’ tout ce temps-là”. J’ai trouvé ça très élégant de sa part d’accepter. Toutefois, ça s’est passé très rapidement. Je pense que tout le monde a réagi à chaud. »

Son collègue Pierre-Luc Dusseault s’interroge lui aussi. « Je n’ai pas encore fait mon idée sur cette question-là. Ça va être une discussion à avoir avec les membres de notre caucus pour savoir si cette situation-là serait l’idéal », a-t-il confié à La Presse canadienne.

Un discours catastrophique

Par ailleurs, les personnes interrogées sur le sujet sont unanimes : le discours livré par Thomas Mulcair dimanche quelques minutes avant le vote a été un échec. Non seulement dans la livraison, qui manquait de chaleur, mais dans le contenu, qui ratait la cible.

« Les militants attendaient un discours plus authentique », nous dit un ancien député qui déplore, comme d’autres, le recours à un télésouffleur. « Il aurait fallu qu’il parle avec son coeur. »

Surtout, déplorent certains, M. Mulcair a, pendant les 31 minutes qu’a duré son allocution, répété le credo néodémocrate (lutte contre les inégalités, les changements climatiques, etc.) plutôt que d’expliquer aux militants pourquoi il méritait de conserver son poste. « Le décalage était absolu », dit un autre ancien élu. « C’était le même discours qu’en campagne électorale, toujours les mêmes phrases qui n’ont pas inspiré les Canadiens, les Québécois », conclut Françoise Boivin.


Des votes de confiance et de défiance

Les chefs de parti fédéraux et provinciaux se soumettent régulièrement au vote de confiance de leurs militants. Voici quelques exemples tirés de l’histoire politique récente.

1983 : Joe Clark démissionne après avoir obtenu la confiance de 66,9 % des militants conservateurs. Candidat à sa propre succession, il est battu par Brian Mulroney.

1986 : John Turner arrache l’appui de 76 % des militants libéraux. Il reste en poste jusqu’en 1990.

1996 : Lucien Bouchard obtient la confiance de 76,7 % des membres du Parti québécois. Il reste en poste jusqu’à sa démission en janvier 2001.

2002 : Plutôt que de se soumettre à un vote de confiance incertain des militants libéraux, Jean Chrétien annonce qu’il quittera la direction du parti 18 mois plus tard.

2005 : Bernard Landry démissionne comme chef du Parti québécois après un vote de confiance de 76,2 % des membres du PQ.

2006 : À peine 55 % des militants conservateurs de l’Alberta appuient le premier ministre Ralph Klein. Il démissionne dans les mois suivants.


Pour certains chefs de parti, le vote de confiance fut une simple formalité.

1991 : Le chef du Parti québécois, Jacques Parizeau, récolte la confiance de 92 % des militants péquistes.

2000 : Lucien Bouchard obtient l’appui de 91 % des militants du Parti québécois.

2000 : Le chef du Parti libéral du Québec, Jean Charest, obtient l’appui de 95 % des militants. Ce score grimpe à 97,2 % en 2008.


Entre 2000 et 2011, Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois, obtient entre 84,4 % et 96,8 % d’appuis des militants.

2005 : Le chef du Parti conservateur, Stephen Harper, se voit attribuer la confiance de 84 % des militants.

2006 : Jack Layton reçoit l’appui de 92 % des militants du NPD.

2011 : La chef péquiste, Pauline Marois, obtient l’appui de 93 % des membres.
Marco Fortier


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