Le NPD tourne le dos à Mulcair

Thomas Mulcair n’a obtenu que 48 % d’appui. C’est la première fois de l’histoire du NPD qu’un chef n’obtient pas l’appui de ses membres.
Photo: Jason Franson La Presse canadienne Thomas Mulcair n’a obtenu que 48 % d’appui. C’est la première fois de l’histoire du NPD qu’un chef n’obtient pas l’appui de ses membres.

Thomas Mulcair a essuyé un cuisant échec ce dimanche alors que les militants de son parti l’ont poussé vers la sortie. Le débat sur le niveau d’appui dont il avait besoin pour asseoir son autorité morale comme chef aura donc été stérile puisqu’il n’a même pas obtenu les 50 % plus une voix exigés par la constitution du NPD pour demeurer en poste. Le parti continuera cependant de profiter de ses talents de redoutable parlementaire puisqu’il restera chef jusqu’à la nomination de son successeur.

Ce sont 52 % des quelque 1800 délégués présents à Edmonton pour le congrès bisannuel de la formation qui ont demandé qu’une course à la chefferie soit organisée. Ces maigres 48 % d’appui sont à des années-lumière du précédent score que M. Mulcair avait obtenu il y a trois ans (92,3 %) ou celui de feu Jack Layton (97,9 %). C’est aussi la première fois de l’histoire du parti qu’un chef n’obtient pas l’appui de ses membres. Le moins bon résultat obtenu auparavant était celui d’Alexa McDonough en 2001 (84 %) et elle avait démissionné deux ans plus tard avant l’élection fédérale.

M. Mulcair s’est adressé dignement à la foule peu de temps après l’annonce du résultat. « La seule chose importante est qu’on sorte d’ici unis », a-t-il lancé à la foule qui l’a applaudi. « Ne laissons pas ce vote très divisé nous diviser. » Il continuera de donner la réplique à Justin Trudeau pour encore presque deux ans. « En tant que leader jusqu’à ce qu’un remplaçant soit choisi, je vais travailler sans relâche à la Chambre des communes », a dit le député d’Outremont.

La constitution du NPD prévoit qu’une course à la chefferie doit être organisée dans les 12 mois suivant le vote de défiance, mais les délégués ont voté dimanche pour prolonger ce délai de 12 mois supplémentaires. Ainsi, le parti ne se retrouvera pas trop longtemps sans chef au Parlement si les militants élisent un candidat qui n’y a pas déjà un siège.

Résultat-surprise

C’est un euphémisme de dire que le résultat décisif a surpris à peu près tout le monde. Même les insatisfaits pensaient que le chef obtiendrait au moins les 50 % nécessaires. Après le vote, alors que tous se précipitaient pour attraper leur vol de retour, il se trouvait plusieurs personnes pour dire que le résultat avait au moins l’avantage d’éviter des déchirements. Car si M. Mulcair avait obtenu moins de 70 % d’appui, les tractations d’arrière-scène auraient pu se multiplier.

C’est l’analyse que fait le député Robert Aubin, le président du caucus québécois. Il avait fait signer par ses collègues une lettre d’appui pour M. Mulcair il y a quelques jours. « Je prends cela difficilement, c’est quand même Thomas qui m’avait amené en politique », dit-il au Devoir, ébranlé. « Mais, au moins, ça évite les déchirements. Le temps des ralliements est venu. »

Les députés Pierre-Luc Dusseault, Romeo Saganash et Peter Julian se sont dits peinés du résultat. « C’est malheureux, c’est un bon leader parlementaire qu’on a sur le plancher. Moi, je suis attristé », a dit M. Saganash. M. Dusseault a affirmé être « sous le choc ». M. Julian a estimé que, « sans Tom Mulcair à la Chambre des communes, Stephen Harper serait encore premier ministre. »

Bouc émissaire

D’autres disent comprendre très bien le résultat : la déception après la défaite électorale d’octobre dernier était tout simplement trop grande pour pardonner à Thomas Mulcair. C’est l’analyse de l’ex-député Yvon Godin. « L’histoire du NPD, c’est qu’on a 12 députés à Ottawa, 20 députés, 9 députés. Cette fois-ci, on avait 100 députés à Ottawa. L’attente n’était pas la même. On dirait que le bateau est passé et qu’on l’a manqué. »

« On avait cette impression que le changement était dans l’air », a pour sa part dit la veuve de Jack Layton, l’ex-députée Olivia Chow. Selon elle, le discours livré samedi par la première ministre néodémocrate d’Alberta, très chaudement accueillie, peut avoir fait pencher la balance (voir autre texte en page A 3). « Rachel Notley nous a donné une indication de ce qu’un gouvernement néodémocrate peut faire. Cela a donné de l’espoir aux gens et peut avoir amené les gens à penser qu’on a besoin d’un renouvellement. »

Le député défait Jack Harris estime que « les gens voulaient former le gouvernement. On ne peut plus se contenter d’être le troisième parti et je pense que les gens ont tourné leur regard vers 2019 [la prochaine élection]. » C’est l’avis du député Charlie Angus. « C’est clair que les militants ont reconnu le bon travail de M. Mulcair dans le dernier Parlement, mais ils se demandent comment se préparer pour 2019. »

N’est-il pas injuste de faire porter le fardeau de la défaite au seul chef ? Peut-être, répond le député défait Andrew Cash, mais ainsi en va la politique. « Nulle part n’est-il écrit dans les règles politiques que c’est un jeu qui est juste ou que le résultat reflétera l’effort consacré. » Il se montre empathique pour M. Mulcair. « C’est difficile de le voir encaisser un résultat comme celui-là. »

Des paroles peu convaincantes

Malgré la surprise, il faut dire que le résultat a été à l’image de l’atmosphère qui a régné pendant le congrès. Tout au long de l’événement, le chef s’est fait discret. Lorsqu’il arrivait sur le plancher de la plénière, on ne voyait personne se ruer sur lui pour lui serrer la main ou lui faire l’accolade comme cela est souvent le cas dans les congrès politiques. Il s’est évité cette gêne en arrivant par les coulisses pour son allocution.

Le chef ne s’est adressé aux militants que le dimanche matin, quelques minutes avant le vote. Les militants avaient tenté en vain de modifier l’ordre du jour pour devancer l’allocution du chef et ainsi permettre aux militants d’en discuter ou pour obliger le leader à se soumettre à une séance de questions.

Son discours, que plusieurs disaient attendre avant de prendre une décision, a surpris bien des observateurs dans la mesure où il contenait peu d’indications sur ce qu’il entendait faire différemment à l’avenir. Tout au plus M. Mulcair avait-il lancé : « Si vous continuez à être derrière moi, alors ensemble, nous continuerons la lutte. Alors, ralliez-vous à moi. On va se tenir debout ensemble. […] Nous avons fait des erreurs qui nous ont coûté la victoire en octobre et j’en prends la responsabilité. Je partage votre grande déception envers les résultats de l’élection. »

Maintenant, qui ?

Le sort de Thomas Mulcair étant réglé, les conjectures sur les candidats à sa succession commenceront rapidement. Déjà, les noms des anciens prétendants au trône — les députés Niki Ashton, Nathan Cullen et Peter Julian — circulent, tout comme celui de la députée défaite Megan Leslie.

Mme Ashton, qui avait été incapable lors d’une conférence de presse le mois dernier de donner son appui à son chef, a refusé de se prononcer sur la question. « Nous avons besoin de digérer le résultat », a-t-elle dit. Elle s’est néanmoins dite surprise par le résultat. « Je le suis et je crois que plusieurs d’entre nous le sont. Mais les militants ont envoyé un message clair. »

Yvon Godin, lui, était nostalgique, estimant qu’il faut un chef capable à la fois de vendre la vision néodémocrate et de rejoindre les gens. « Je sais qu’on ne peut pas ramener Jack, mais Jack avait cela. Les gens s’accrochent à cela et veulent ravoir cela. »


Quatre ans plus tard

Après quatre années passées à la barre du NPD, Thomas Mulcair a été poussé vers la sortie par les délégués de la formation politique.
 
Thomas Mulcair quittera donc le parti dont il a été élu chef en mars 2012, à l’issue d’une course à la chefferie organisée en raison du décès de Jack Layton. La formation politique venait d’accéder pour la première fois au statut d’opposition officielle à Ottawa, face à un gouvernement conservateur majoritaire.
 
Le nouveau chef s’est rapidement imposé comme un redoutable parlementaire, talonnant sans relâche le premier ministre Stephen Harper.
 
Il a particulièrement brillé lorsque a éclaté, au printemps 2013, le scandale des dépenses au Sénat, soumettant le chef conservateur à des interrogatoires d’une précision chirurgicale.
 
Ses questions impitoyables et directes, dignes d’un procureur, lui ont valu les éloges de plusieurs observateurs de la scène politique.
 
Plus tard, à l’hiver 2015, Thomas Mulcair s’est opposé au projet de loi antiterroriste C-51, une mesure qui jouissait alors d’une popularité dans les sondages dans la foulée de la fusillade qui a éclaté au parlement.
 
Cette prise de position avait été qualifiée de fort courageuse dans les circonstances. Les mois qui ont suivi ont été favorables au NPD, alors qu’une élection se profilait à l’horizon.
 
Mais cette longue campagne électorale de 78 jours aura mené à une cuisante défaite pour les troupes du politicien québécois. Des 95 députés au déclenchement des élections, le NPD ne réussira à en faire réélire que 44.
La Presse canadienne avec Le Devoir


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