Des cibles élevées pour les ministres du gouvernement ontarien

Nathalie Normandeau et les autres ministres libéraux de Jean Charest devaient récolter 100 000 $ par an pour financer le Parti libéral du Québec? Il semble que ce ne soit que de la « petite bière ». En Ontario, les cibles sont jusqu’à cinq fois plus élevées, a révélé le Toronto Star. Une situation qui pervertit le système politique en octroyant à quelques riches gens d’affaires un accès privilégié aux décideurs, mais en les exposant aussi à une forme d’extorsion politicienne, estiment des spécialistes.

Le quotidien s’est fait confirmer par plusieurs sources au sein du gouvernement libéral de Kathleen Wynne que chaque ministre se voit imposer une cible de financement proportionnelle à l’attrait qu’exerce son ministère.

Ainsi, les ministres Charles Sousa et Eric Hoskins, aux Finances et à la Santé, doivent chacun récolter 500 000 $ par année. Le ministre de l’Énergie Bob Chiarelli, qui peut harnacher l’opulence des secteurs de l’électricité et de l’énergie nucléaire, doit amasser entre 250 000 $ et 300 000 $. Steven Del Duca (Transports), qui voit à l’attribution de contrats routiers, doit rapporter 300 000 $. Inversement, ceux qui président aux destinées de ministères à vocation sociale ont une cible d’environ 100 000 $.

Deux anciens ministres ont confié au Star leur inconfort, dont John Gerretsen. « Si un enjeu majeur survenait et que vous aviez été financé par un lobbyiste représentant une quelconque industrie, cela allait vous affecter. C’est humain. »

La première ministre de l’Ontario, Mme Wynne, a refusé mardi de confirmer les cibles établies, mais a rappelé que la politique et les campagnes électorales coûtaient cher. « Tout le monde doit faire sa part. […] Nous sommes une équipe, nous avons besoin de récolter une certaine quantité d’argent afin d’être en mesure de faire des publicités et de mener la campagne dont on a besoin. »

Réformes à venir

Mme Wynne a néanmoins révélé qu’elle songeait à changer graduellement le système et qu’un « plan » serait déposé « à l’automne ». « Il inclura un délaissement des dons des entreprises et des syndicats, une diminution des plafonds annuels de contribution et, en même temps, le maintien des mesures de divulgation en place qui permettent la transparence. » Son entourage a refusé de dire si elle songeait à instaurer un financement étatique pour compenser les pertes de revenus.

Car là se trouve le noeud du problème, selon le professeur de l’Université Laval Louis Massicotte, spécialisé dans les questions de financement politique. Le Québec a été le premier à interdire les dons des entreprises au pays. « Le bilan qu’on fait, c’est que ce fut un énorme échec,dit-il sans ambages. En réalité, le système n’est pas bon, car comme les partis n’arrivent pas à se financer par les dons des citoyens, ils se financent par des dons corporatifs déguisés par des prête-noms, entre autres. »

C’est pour cette raison que même s’il y voit une poignée d’effets pervers, il estime que le financement des partis politiques par l’État doit nécessairement accompagner l’abolition des dons corporatifs et syndicaux. Son avis est partagé par l’ancien directeur général des élections, Jean-Pierre Kingsley. « Je suis heureux d’entendre que Mme Wynne a l’intention de revoir cette situation. Personnellement, je crois que la seule solution qui s’impose quand on éliminera la possibilité de financement corporatif et syndical est que ça provienne des deniers publics. »

Extorsion

 

M. Massicotte estime que les cibles imposées aux ministres créent une impression de conflit d’intérêts. « C’est une très mauvaise pratique » qui incite les ministres « à tourner les coins ronds ». Le problème inverse se pose aussi à son avis. « Si vous refusez la charité à quelqu’un sur la rue, le pauvre ne peut rien contre vous. Mais quand ceux qui viennent vous voir détiennent le pouvoir politique, ce n’est pas la même chose… » Il rappelle qu’à la commission Charbonneau, un entrepreneur a soutenu avoir perdu des contrats de Québec après que la ministre Julie Boulet lui eut dit être « très, très, très déçue » qu’il ne donne plus au PLQ.

Monnayer l’accès

Contrairement au Québec, les dons provenant des entreprises et des syndicats sont permis en Ontario. La limite est de 9775 $ par année, par parti. Ce montant peut être doublé en année électorale. Chaque entité peut en plus financer jusqu’à cinq associations de circonscriptions et cinq candidats, à raison de 1330 $ chacun.

Mercredi soir, Mme Wynne a participé à une collecte de fonds qui à elle seule devait rapporter 3 millions. La première ministre a soutenu que l’argent des entreprises n’avait pas d’influence en citant les dons totalisant 275 000 $ en 2013 et 2014 de Beer Store, le regroupement des brasseurs détenant un monopole sur la vente de bière dans la province. « Nous avons fait exactement ce qu’ils ne voulaient pas qu’on fasse [assouplir le monopole]. »

Le Globe and Mail a cependant mis à jour un contre-exemple. En décembre, le groupe de banques qui avaient participé à la privatisation d’Hydro One (transaction leur ayant rapporté près de 30 millions) a moussé une collecte de fonds libérale ayant permis de récolter 165 000 $.

Au Canada, les dons des entreprises et des syndicats sont interdits au fédéral, mais autorisés dans six provinces (Colombie-Britannique, Saskatchewan, Ontario, Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve et Île-du-Prince-Édouard). Des plafonds de contribution variant de 100 $ (Québec) à 15 000 $ (Alberta) existent partout sauf dans quatre provinces (Colombie-Britannique, Saskatchewan, Terre-Neuve et Île-du-Prince-Édouard). En Colombie-Britannique, a révélé le Globe and Mail, les rencontres privées avec la première ministre Christy Clark se monnaient jusqu’à 20 000 $ par personne.

À voir en vidéo