Les blindés devraient aider à négocier le sort de Raïf Badawi

Le maintien du contrat de véhicules blindés entre le Canada et l’Arabie saoudite découle de la doctrine de la « conviction responsable » que le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, dit avoir l’intention de suivre.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le maintien du contrat de véhicules blindés entre le Canada et l’Arabie saoudite découle de la doctrine de la « conviction responsable » que le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, dit avoir l’intention de suivre.

Nouvel argument d’Ottawa dans le dossier de la vente de véhicules blindés à l’Arabie saoudite : si le Canada n’est pas celui qui fournit ces appareils au régime saoudien, d’autres le feront de toute façon, plaide le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion. Un argument « très, très faible », selon l’ancienne juge Louise Arbour. Bien qu’elle estime que le nouveau gouvernement libéral n’a eu d’autre choix que de composer avec un contrat déjà ratifié, elle espère à tout le moins qu’Ottawa s’en servira pour aider la cause du blogueur Raïf Badawi.

Invité à une conférence de l’Université d’Ottawa pour présenter sa philosophie des affaires étrangères, le nouveau ministre en a profité pour défendre à nouveau la décision de son gouvernement d’honorer ce contrat de 15 milliards de dollars conclu par le précédent gouvernement conservateur. L’annuler « pourrait entraîner des amendes salées », la perte de milliers d’emplois à l’usine ontarienne qui fabriquera les appareils et « nuire à la crédibilité » du Canada en tant que partenaire commercial, a réitéré M. Dion. Tout cela en vain, car « un équipement semblable serait presque certainement vendu à l’Arabie saoudite » par un autre pays, a-t-il ajouté. « Vu de Riyad, il importe peu que l’équipement vienne d’une usine de Lima, en Ohio, ou de Stirling Heights, au Michigan, plutôt que d’une usine de London, en Ontario », a plaidé le ministre.

Arme de négociation

Un raisonnement qui est loin d’avoir convaincu Louise Arbour, qui a été haute-commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme. « Si on se servait de ça comme argument, on pourrait excuser les pires comportements », a déploré cette ancienne juge à la Cour suprême, en tranchant que ce nouvel argument était « le plus faible » de ceux avancés par le ministre Dion.

Photo: Christian Lutz Associated Press L’épouse de Raïf Badawi, Ensaf Haidar, poursuit son combat pour la libération du blogueur emprisonné en Arabie saoudite.

Mme Arbour suggère maintenant qu’Ottawa se serve au moins de ce controversé contrat comme arme de négociation. « On pourrait espérer que le Canada puisse faire avancer le dossier de Raïf Badawi dans ses relations avec l’Arabie saoudite, a-t-elle suggéré à la suite du discours du ministre Dion. Ça ferait plaisir aux Canadiens de voir un pays cocontractant faire un geste qui ne coûterait pas beaucoup, mais qui aurait beaucoup d’impact dans l’opinion canadienne envers l’Arabie saoudite. »

Le bureau du ministre s’est contenté d’une réaction succincte à cette demande. « Nous souhaitons vivement la libération de M. Badawi et le ministre Dion va continuer de réclamer la clémence dans son cas », a réitéré son attachée de presse Chantal Gagnon, en rappelant les positions du gouvernement. « Le Canada surveille la situation des droits de la personne en Arabie saoudite et fait régulièrement part de ses préoccupations à ce sujet auprès des hauts représentants saoudiens. »

Mais reste que l’ancien ministre des Affaires étrangères Lloyd Axworthy persiste à dire que l’entente négociée par les conservateurs aurait dû être révisée par les libéraux de Justin Trudeau à leur arrivée au pouvoir. Certains pays songent à interdire l’exportation d’armes vers Riyad — un régime qui devient « très agressif », selon M. Axworthy. Les Pays-Bas ont voté une telle interdiction ce mois-ci. « J’espère que nous ferions partie de ces discussions », a avancé M. Axworthy, qui venait lui aussi d’entendre le discours du ministre.

Pas de place à la négociation

Le politologue Jean-Christophe Boucher note cependant que le contrat de vente de véhicules blindés au gouvernement saoudien avait donné lieu à une compétition féroce et qu’il serait « étonnant », selon lui, que l’entente conclue permette à Ottawa de retarder certaines étapes de livraison, par exemple, pour faire pression sur Riyad dans d’autres domaines, comme les droits de la personne. « Si quelqu’un pouvait influencer l’Arabie saoudite, sa feuille de route en matière de droits de la personne, les Américains l’auraient fait. Et les États-Unis sont incapables de la faire bouger sur plusieurs enjeux », a relaté M. Boucher, professeur adjoint à l’Université MacEwan en Alberta.

Qui plus est, outre les conséquences financières d’une résiliation de contrat, Ottawa verrait également « des problèmes diplomatiques » avec les pays du Golfe qui se rangeraient derrière la puissante Arabie saoudite dans un conflit entre les deux États, prévient M. Boucher. Le tout, alors que le Canada fait partie d’une coalition luttant contre le groupe armé État islamique dans la région. Les pays du Golfe s’étaient unis pour voter contre l’obtention par le Canada d’un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, après qu’Ottawa eut refusé des droits d’atterrissage supplémentaires aux Émirats arabes unis. « Ce n’est pas juste 15 milliards de dollars [en contrat]. Ça devient en matière diplomatique un casse-tête important », a-t-il expliqué au Devoir.


Changements de cap libéraux

Dans son discours, Stéphane Dion a confirmé quelques ruptures avec ses prédécesseurs conservateurs. Voici quelques extraits :

« Le Canada doit retourner en Iran pour jouer un rôle utile dans cette région du monde. » Ottawa « demeurera vigilant » quant à la sécurité de son ambassade, les droits fondamentaux des Iraniens et les engagements de Téhéran sur le nucléaire.

« Le Canada doit cesser d’être pour ainsi dire seul à pratiquer la politique de la chaise vide face à la Russie, car ce faisant, il se pénalise lui-même. » Le ministre Dion a indiqué qu’il voulait reprendre le dialogue, en citant notamment les dossiers de la Syrie, de l’Ukraine et de l’Arctique.

Le Bureau de la religion, créé par Stephen Harper, sera démantelé. M. Dion a évoqué « la liberté de religion ou de croyance, que nous défendrons bec et ongles, mais non par le bureau que le gouvernement Harper a créé expressément à cette fin ».
15 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 30 mars 2016 04 h 05

    Commencer le changement ici pour être cru ici et ailleurs...

    Le nouveau gouvernement canadien semble s'interdire de nuire économiquement à l'industrie de l'armement et à ceux qui en vivent actuellement ici. Il s'interdit aussi de déplaire à certaines nations. C'est comme si ses amis actuels n'en étaient pas et qu'ils ne pouvaient pas se faire de nouveaux amis! Au même moment, l'humanité recherche des solutions aux maux qui l'affligent. Nous sommes inondés de nouvelles provenant du monde entier et les grands enjeux internationaux nous rejoignent tellement que l'une des principales raisons de se débarasser du gouvernement Harper a été sa vision des relations internationales. Les canadiens s'attendent de plus en plus à ce que le Canada montre la voie du changement et il ne la montrera que s'il la fait commencer ici. Nous savons tous qu'on doit commencer ici pour être cru ici et ailleurs. Des conflits régionaux apparemment inextricables menacent la paix mondiale. Dans ces circonstances, l'annulation du contrat d'armement avec l'Arabie Saoudite enverrait un puissant signal aux nations guerrières et non respectueuses des droits fondamentaux de leurs citoyens. Certaines nations le font, d'autres le feront, faisons-le maintenant nous aussi. Retenons ce qui se fait de mieux ailleurs, pas le pire.

  • Michel Cormier - Inscrit 30 mars 2016 06 h 10

    Y' a pas de mauvais commerce !

    ..."Vu de Riyad, il importe peu que l’équipement vienne d’une usine de Lima, en Ohio, ou de Stirling Heights, au Michigan, plutôt que d’une usine de London, en Ontario », a plaidé le ministre."

    Et si les blindés ne suffisent pas, ne pourrait-on pas bonifier l'affaire en y ajoutant quelques milliers de mines antipersonnel ?

  • Michel Lebel - Abonné 30 mars 2016 07 h 13

    Les droits de la personne...


    Stéphane Dion a en bonne partie raison: les relations internationales du Canada ou de quelconque pays ne peuvent être prioritairement fondées sur la défense des droits de la personne. Cette défense doit demeurer "un" élément, parmi d'autres, d'une politique étrangère. Si on veur changer cette donne, il faut être prêt à en assumer les coûts. L'enfer est pavé de bonnes intentions!


    Michel Lebel

    • Patrick Daganaud - Abonné 30 mars 2016 08 h 54

      Les bonnes intentions sont plutôt pavées d'enfers!

      « Les relations internationales du Canada ou de quelconque pays ne peuvent être prioritairement fondées sur la défense des droits de la personne. » Ouf!

      Sans doute, Monsieur Lebel, est-ce en raison d'éthiques à géométrie variable que le Monde est là où il est...

    • François Dugal - Inscrit 30 mars 2016 09 h 23

      Je me permet de citer le général De Gaule, monsieur Lebel :
      "La France n'a pas d'amis, elle n'a que des intérêts."
      François Dugal

    • Michel Lebel - Abonné 30 mars 2016 12 h 49

      @ Patrick Daganaud,

      Dans un monde idéal, les droits de la personne devraient arriver premier dans l'ordre des priorités. Oui à une vraie justice nationale et internationale, à la paix, à la fraternité. Mais nous vivons dans le monde réel. La route est hélas bien longue et ardue pour que le réel et l'idéal se rejoignent!

      M.L.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 30 mars 2016 15 h 08

      Le chantage élevé au titre de... monnaie d'échange...
      que ce soit du côté canadien ou saoudien.

    • - Inscrit 1 avril 2016 10 h 51

      C'est avec une logique comme celle-là qu'on a connu les pires tragédies du 20e siècle.

      Les droits de la personne doivent au contraire primer sur toutes les politiques et sur les échanges commerciaux.

      Si on ne peut faire des affaires sans violer les droits, le monde est très mal parti ! Et ce n'est pas faire de l'angélisme que de dire ceci !

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 mars 2016 08 h 23

    Politique à courte vue

    L'annulation de ce contrat ne fera pas perdre des milliers d'emploi. Ces emplois n'existent pas encore; ils ne seront tout simplement pas créés.

    Le complexe militaro-industriel est un cancer. Aux États-Unis, ce complexe réclame perpétuellement de nouvelles guerres pour maintenir les emplois dans ce pays. C'est ce qui attend le Canada.

    De plus, on aurait bien tord de penser que notre amitié avec l'Arabie saoidite nous protège du terrorisme (cette dictature étant le principal financier du terrorisme international). Regardez la Belgique: oublie-t-on que les 'jeeps' canadiens, avant d'être acheminés en Arabie saoudite, doivent faire un détour par la Belgique pour y recevoir la tourelle et la mitraillette qui complète le tout?

    • Michel Thériault - Abonné 30 mars 2016 12 h 18

      "Le complexe militaro-industriel est un cancer. Aux États-Unis, ce complexe réclame perpétuellement de nouvelles guerres pour maintenir les emplois dans ce pays."

      M. Martel, vous avez très bien résumé. Tout est là, en 2 phrases.

  • Gilles Théberge - Abonné 30 mars 2016 09 h 14

    Menteur

    Il n'y a qu'une façon de négocier. C'est de regarder l'autre dans les yeux est lui dire qu'il se trompe Stephane Dion...

    C'est inacceptable de sortir des arguments que tout le monde qui lit cette nouvelle trouve fallacieux et dérisoire.

    La solution c'est de se comporter comme la Hollande qui a déclaré qu'elle ne vendrait plus d'armements à l'Arabie Saoudite point final.