Ce libéral fondateur du Bloc québécois

Photo: André Pichette La Presse canadienne Jean Lapierre fera un retour en politique fédérale active en 2004 lorsque Paul Martin est élu chef du Parti libéral du Canada.

Le commentateur et ex-politicien Jean Lapierre s’est éteint mardi sur ces mêmes îles de la Madeleine où, 26 ans plus tôt, il avait concocté l’initiative qui allait le plus marquer sa carrière politique : la fondation du Bloc québécois.

Jean Lapierre n’est âgé que de 23 ans lorsqu’il entre pour la première fois à la Chambre des communes en 1979, dans l’opposition. Il est réélu en 1980 sous un Pierre Elliott Trudeau revenu de sa retraite et il obtient son premier poste de ministre d’État (Jeunesse, Santé et Sport amateur) en toute fin du règne libéral, lorsque John Turner prend la direction du Parti libéral (PLC). Il résistera à la vague bleue de Brian Mulroney, qui balaie le Québec en 1984, en conservant son siège de Shefford.

Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Lucien Bouchard écoute Jean Lapierre, alors membre du Bloc québécois, parler aux médias, en septembre 1990 à Montréal.

Il se fait remarquer par le caractère incisif de ses questions au Parlement. Mais c’est à cause du rôle qu’il joue dans la guerre intestine tiraillant le PLC que Jean Lapierre devient un personnage incontournable de la scène politique fédérale québécoise. Jean Lapierre est un inconditionnel de Paul Martin et… ne piffe pas Jean Chrétien. Aussi, lorsque la course à la chefferie oppose les deux hommes en 1990, il choisit son camp facilement. L’époque est houleuse : Brian Mulroney échoue au même moment à faire accepter l’accord du lac Meech.

Le 23 juin 1990, jour de la mort officielle de l’accord, Jean Chrétien est élu chef du PLC à Calgary. Il est embrassé par Clyde Wells, le premier ministre de Terre-Neuve qui a refusé de soumettre l’accord à un vote et qui incarne aux yeux des Québécois son fossoyeur.

L’image est forte. Des délégués québécois, dont Jean Lapierre, nouent un brassard noir autour de leur bras. Lui et Gilles Rocheleau claquent la porte du PLC. « J’ai trop de fierté pour m’associer, même une minute, à Jean Chrétien »,dira-t-il. Il écrira même à Jean Chrétien une lettre ouverte pour expliquer sa décision. « Il ne fait aucun doute dans mon esprit que, sans vos basses et tortueuses manoeuvres, nous aurions le 23 juin proclamé le retour du Québec dans la grande famille canadienne. Aujourd’hui, comme tous les Québécois, je suis déçu, je me sens humilié et je sais que vous nous avez trahis. »

C’est bien là tout le sens de l’action politique sur la scène fédérale de Jean Lapierre, estime le député bloquiste Louis Plamondon, qui a été avec lui aux premières loges de la création du Bloc québécois. « Souverainiste, il ne l’a été que pour mettre de la pression sur Ottawa pour que le fédéralisme soit renouvelé. Comme le veut la formule populaire, il voulait un Québec indépendant dans un Canada fort ! »

Gilles Duceppe abonde. « Il était souverainiste. Il était un peu comme les Québécois : ça change selon le contexte. C’est ce qui s’est passé. »

Bloc québécois créé

Comme le raconte le livre The Bloc, écrit par la collègue Manon Cornellier, M. Lapierre s’en retourne aux îles de la Madeleine dans la foulée de l’élection de Jean Chrétien et de la mort de Meech. Là, il parle avec des conservateurs ayant claqué la porte de leur parti, en premier lieu Lucien Bouchard. Il planche sur un document fondateur. À son retour, il rencontre le premier ministre Robert Bourassa pour lui faire valoir que c’est dans son intérêt d’avoir un bloc de députés à Ottawa faisant pression pour obtenir des droits pour le Québec.

Le 25 juillet 1990, Jean Lapierre est donc présent en compagnie de M. Bouchard à l’événement public auquel est dévoilé le manifeste du Bloc québécois et est annoncée la candidature de M. Duceppe à l’élection partielle dans Laurier–Sainte-Marie. Selon Mme Cornellier, c’est Jean Lapierre qui a l’idée du nom « Bloc », en référence au Bloc populaire qui avait existé un demi-siècle plus tôt pour contester au Québec la conscription.

« Lapierre était notre courroie entre Bourassa et Ottawa,se rappelle M. Plamondon. Il était encore libéral dans l’âme. » Jean Lapierre ne portera jamais les couleurs du Bloc à une élection : il quitte la formation en 1993, quelques semaines avant le déclenchement électoral, pour devenir commentateur.

Louis Plamondon ne garde de lui que de bons souvenirs, autant du politicien habile que de l’analyste politique équitable. « Il donnait une chance à tout le monde. Il n’était pas partisan. […] C’est un type qui pouvait se promener au congrès du Parti québécois et tout le monde le saluait pareil. C’est le politicien le plus habile que j’ai rencontré. »

Gilles Duceppe se souvient de lui comme « le collègue dont j’étais le plus proche ». « Je lui avais parlé d’un camping où j’étais allé en 1972 et il m’avait dit : “Maudit ! J’ai ramassé les vidanges là !” On avait neuf ans de différence. » Il estime que le rôle de Jean Lapierre au Bloc « était important. Il connaissait mieux la Chambre et il amenait un équilibre plus progressiste que ceux qui venaient de chez les conservateurs ».

Jean Lapierre fera un retour en politique fédérale active en 2004 lorsque Paul Martin est enfin chef du PLC. « Quand il avait des amis, il était fidèle à ses amis »,a relaté Michel C. Auger sur les ondes de Radio-Canada. Aussi, même si des gens lui avaient dit qu’il ne pouvait retourner en politique après être passé du PLC au BQ, Lapierre aurait répondu : « Oui, c’est correct, mais Paul veut que j’y aille, alors je vais y aller. »

Jean Lapierre se fera élire dans Outremont, deviendra ministre des Transports et surtout lieutenant québécois alors que fait rage le scandale des commandites. Jean Lapierre sera réélu en 2006, mais partira l’année suivante pour retourner à ses micros.

Mardi, plusieurs politiciens actifs ont voulu souligner son départ. L’ancien premier ministre Jean Chrétien a déclaré que « Jean Lapierre s’est distingué par son grand attachement à la vie publique. Il était trop jeune pour nous quitter ».

Le premier ministre Justin Trudeau a déploré une « grande perte pour le monde politique ». Un héritage salué aussi par le chef du NPD, Thomas Mulcair, pour qui le pays s’ennuiera « des chroniques hautes en couleur de ce communicateur né qui, la plupart du temps, réussissait à dicter l’enjeu politique du jour ». Le conservateur Gérard Deltell s’est souvenu de celui qui « était le confessionnal de tous les politiciens, de quelque palier que ce soit ».Quant au maire de Montréal, Denis Coderre, il a décrit Jean Lapierre comme un « passionné » qui a redéfini le mot « incontournable ».


Un acteur de premier plan de la scène politique

Québec — La classe politique québécoise a rendu hommage mardi à un commentateur incontournable, Jean Lapierre. « Quand il parlait, on l’écoutait », a résumé l’ex-chef adéquiste Mario Dumont sur les ondes de TVA. Le bourreau de travail, qui était doté d’un carnet de contacts sans pareil, était toujours « apprécié », mais parfois « craint », a souligné M. Dumont, qui l’a côtoyé au fil des 25 dernières années. « Jean était devenu une référence. »

Le chroniqueur « passionné et passionnant » employait de « très bonnes tactiques » pour arracher des confidences aux acteurs de la scène politique, se remémorait l’ex-première ministre Pauline Marois. L’ancien élu fédéral donnait régulièrement des leçons de « gros bon sens » au « monde politique » qu’il « aimait » et qui l’aimait, a-t-elle fait remarquer.

Le chef péquiste Pierre Karl Péladeau a décrit M. Lapierre comme « un politicien et un analyste politique respecté » doté d’« un vocabulaire coloré et [d’]un franc-parler ».

Le chef caquiste François Legault a rendu hommage à « un grand Québécois » qui « était bien plus qu’un redoutable commentateur : il était un confident, une oreille attentive, un compagnon de tous les jours ».

« Tu étais aimé et admiré. Merci pour tout ce que tu nous as donné », a écrit le premier ministre Philippe Couillard sur Twitter.
Marco Bélair-Cirino

Dans le confessionnal avec la mémère

Il se décrivait lui-même comme une « mémère ». Jean Lapierre avait le sens de l’autodérision. Et il était humble : en réalité, il était une machine à attirer les confidences.

À l’automne 2008, Le Journal de Montréal et TVA avaient nolisé un autobus de campagne électorale qui sillonnait le Québec en vue du scrutin provincial du 8 décembre. J’étais le gars du Journal. Jean Lapierre était celui de TVA.

Cohabiter avec Jean Lapierre durant plus d’un mois a été un bonheur. C’était un plaisir de débarquer dans une petite ville, n’importe où. On allait au resto de la rue principale et au centre commercial, puis on jasait avec le monde. C’était simple : on n’avait qu’à se pointer quelque part et tout le monde venait saluer Jean Lapierre.

« Quand j’étais en politique, les gens venaient me dire qu’ils étaient fâchés ; là, ils viennent me dire qu’ils m’aiment ! » disait-il en riant.

Il n’était pas journaliste et ne voulait pas l’être. Mais Lapierre savait humer l’air du temps en « placotant » avec le monde. Il savait écouter. Après notre tournée du Québec, on savait que les libéraux de Jean Charest allaient gagner l’élection. C’était clair.

Lapierre savait aussi parler aux gens avec des mots simples, sans prétention. Il était un peu le Claude Poirier de la chronique politique. Toujours en devoir, jour et nuit, d’un côté ou de l’autre de la clôture, à jouer son propre rôle.

À un moment donné, durant notre périple sur la route électorale de 2008, l’autobus a fait un détour d’une semaine à Ottawa : une coalition des partis d’opposition menaçait de faire tomber le gouvernement Harper, sur fond de crise financière mondiale. Ottawa vivait des moments dramatiques. Chaque jour, on allait garer notre bus sur la colline parlementaire, à côté de la Chambre des communes. L’autobus TVA/Le Journal était devenu un véritable confessionnal où les élus de tous les partis venaient donner — et prendre — des nouvelles !

Tout le monde parlait à « Jean » pour connaître les derniers potins. Ça lui faisait toujours des histoires à raconter. Bien avant Facebook et Twitter, Jean Lapierre était une sorte de réseau social à lui tout seul.
Marco Fortier
6 commentaires

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  • Michel Lebel - Abonné 30 mars 2016 06 h 46

    Une tragédie grecque...

    En apprenant cette nouvelle, j'ai immédiatement pensé aux tragédies grecques; toutes ces morts d'une même famille revenus à la terre natale pour dire adieu au patriarche. Que dire de plus, sinon que tous les membres de cette famille et l'équipage de l'avion reposent en paix. Et courage, pensées et prières à ceux qui restent, éplorés.

    M.L.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 30 mars 2016 09 h 00

    Merci pour cette rétrospective de la carrière de Jean Lapierre et ce bel hommage.

  • Colette Pagé - Inscrite 30 mars 2016 09 h 50

    Défendre les intérêts du Québec !

    Il en fallait du courage à Jean Lapierre et Gilles Rocheleau pour quitter le PLC en représailles au travail de sape de l'accord du Lac Meech mené par Jean Chrétien et Clyde Wells récompensé par le premier en le désignant à la Cour d'Appel de sa province. Unis contre le Québec !

    Rares sont désormais les politiques fédéralistes de cette trempe qui se battent pour leurs convictions en défendant les intérêts du Québec à Ottawa.

  • Michel Blondin - Abonné 30 mars 2016 09 h 53

    Un Lapierre toujours allumé qui voulait tuer la nouvelle.


    Il était le reflet de plusieurs et le miroir diffu de sa famille politique. Homme de communication avant le verbe, il l'utilisait pour en faire de l'action.

    Depuis 1990, cet homme discret donnait l'Impression de ne pas avoir d'idée tout en ayant sa petite idée.

    Contraint par les paradoxes des Québécois sur les question constitutionnelle, il a fait carrière en utilisant l'anecdote et l'entregent dans le milieu médiatique.

    Cet homme de média, facile d'approche et de conversations, aimait les idées un peu mondaines. En fait, son image soignée et son tempérament d’agréable compagnie en tout temps et sa nature curieuse de toutes les nouvelles, en a fait une niche auprès du monde et des médias comparable à ce Marcel Léger des indépendantistes. À sa façon, il a sondé les cœurs et les esprits de ce « monsieur-madame Tout-le-Monde » après une carrière de politicien avec sa famille fédéraliste. Son incursion indépendantiste a duré le temps d'une rancoeur sans lendemain.
    Il est le portrait de l'homme allumé, énergique, jovial et d'entrain, bref un homme qui voulait tuer la nouvelle.

  • Michaël Lessard - Abonné 30 mars 2016 15 h 30

    Une certaine franchise et honnêteté, ce qui n'est pas rien parmi les commentateurs du Québec

    Dans un contexte québécois où on entend lourdement des commentateurs malhonnêtes intellectuellement, je respectais le fait que Jean Lapierre était honnête dans sa démarche et souvent franc. Il pouvait se tromper, parfois être naïf, mais on sentait qu'il cherchait à comprendre et à dire la vérité. Quand je pense à tous les menteurs ces dernières années dans les médias, cela me fait aimer les gens comme M. Lapierre.

    Par exemple, il pouvait visiter les congrès de partis opposés et faire une chronique honnête, non partisane et positive à leur sujet !

    Comme tout le monde, je constate la tragédie sans nom de voir une famille tomber le jour où elle veut commémorer la mort d'un des leurs. Toutes mes sympathies aux familles qui les connaissent.