Trudeau respecte ses promesses… et ne surprend pas

Choses promises, choses dues. Le Parti libéral de Justin Trudeau avait fait beaucoup de promesses sur la route électorale, et le premier budget du gouvernement déposé mardi a l'ambition de les mettre pour ainsi dire toutes en oeuvre. Mais cet empressement à respecter ses engagements force Justin Trudeau à rompre avec un autre, celui de ne faire que trois déficits « modestes » avant de rééquilibrer les livres d'Ottawa. L'encre rouge s'invite plutôt pour cinq ans.

Les milliards pour les familles, les infrastructures et les autochtones y sont donc, les modifications coûteuses à l'assurance-emploi aussi. Et l'impact sur les finances publiques se fait sentir immédiatement. Pour l'année 2016-17, le déficit sera de 29,4 milliards de dollars, soit un peu plus du triple de ce qu'avaient prévu les libéraux pendant l'élection. Le déficit sera presque aussi élevé les deux années suivantes (29 puis 22,8 milliards) et s'établira encore à 17,7 milliards pour l'année électorale de 2019-20, année pour laquelle il y a à peine cinq mois les libéraux promettaient le retour aux surplus.

« Avec le niveau de croissance plus haut, nous pensons que c'est possible d'avoir un budget équilibré dans à peu près cinq ans », a prédit le ministre des Finances, Bill Morneau, en référence à l'impact que les réinvestissements fédéraux auront sur l'économie canadienne. Le gouvernement prévoit que les mesures contenues dans le budget, combinées aux baisses d'impôt déjà consenties cette année, entraîneront une hausse de 0,5 % du PIB réel dès 2016-17 et contribueront à préserver ou créer 43 000 emplois.

Le document budgétaire prend soin de rappeler que les prédictions à long terme dans un contexte économique si volatile peuvent varier énormément, mais selon le budget déposé mardi, ce sont donc près de 100 milliards que les libéraux entendent ajouter à la dette canadienne au cours de leur mandat. Pendant leur décennie au pouvoir, les conservateurs y ont ajouté environ 150 milliards. La dette canadienne s'établit aujourd'hui à 619 milliards.

Pour les enfants et les chômeurs

Le principal morceau de ce premier opus de M. Morneau concerne la nouvelle Allocation canadienne pour enfants (ACE), qui remplace les trois prestations actuelles versées aux parents d'enfants de moins de 18 ans. Parce que plus généreuse que les programmes en place, l'ACE coûtera au net 5,4 milliards par année. Les montants, non imposables, diminueront à mesure que le revenu familial augmente. Les chèques mensuels commenceront à être envoyés en juillet prochain et ceux de la PUGE, que les conservateurs avaient bonifiés juste avec le déclenchement électoral, disparaîtront au même moment.

Autre pièce maîtresse de ce budget de l'an Un, le réinvestissement massif dans les infrastructures du pays. Comme promis, 60 milliards seront injectés au cours des 10 prochaines années. Mais les libéraux prennent acte que l'argent ne pourra être dépensé aussi rapidement que prévu et procèdent donc en deux temps, avec une première phase de deux ans légèrement moins généreuse que ce qui était prévu dans le programme libéral.

Les autochtones obtiennent aussi une large part des nouveaux investissements d'Ottawa, soit une somme nouvelle de 6,9 milliards étalée sur cinq ans pour financer écoles, usines de traitement d'eau, logement ou installations culturelles et récréatives.

Le programme d'assurance-emploi a fait l'objet de bien des promesses électorales et le gouvernement livre la marchandise sur les principales. Dès le 1er janvier 2017, le délai de carence (période pendant laquelle les chômeurs sont présumés être capables de subvenir à leurs besoins sans aide de l'État) passera de deux semaines à une. À elle seule, cette mesure retournera 752 millions de dollars dans les poches des chômeurs chaque année.

Quelque 50 000 chômeurs de plus deviendront admissibles aux prestations d'assurance-emploi avec l'abolition de la règle de 910 heures, qui resserrait l'accès au programme pour les jeunes et les nouveaux travailleurs. Quant aux régions durement touchées par la chute brutale des prix du pétrole, principalement l'Alberta et le Nord des autres provinces de l'Ouest, elles recevront une aide ponctuelle sous forme de prestations prolongées pour les chômeurs, ce qui représente une dépense imprévue de 405 millions en 2016-17.

La principale surprise au chapitre de l'assurance-emploi est le fait que les libéraux diminuent plus que prévu le taux de cotisation, à 1,61 $ par tranche de 100 $ de rémunération plutôt que 1,65 $. Les fonctionnaires du ministère ont expliqué que ce taux reflète les besoins financiers de la caisse. Il faut dire que les libéraux ne vont pas de l'avant pour l'instant avec deux promesses qu'ils avaient faites, soit de bonifier les congés parentaux et ceux de compassion, deux mesures financées à même la cagnotte de l'assurance-emploi. Les fonctionnaires ont reconnu qu'à l'avenir, si ces mesures devaient être introduites, le gouvernement Trudeau pourrait avoir à augmenter le taux de cotisation. Les conservateurs avaient promis en campagne de réduire le taux actuel de 1,88 $ à 1,49 $.

En outre, le budget abolit la réforme de l'assurance-emploi apportée par les conservateurs qui faisait en sorte que les chômeurs fréquents devaient accepter des emplois plus éloignés et moins rémunérés.

L'héritage Harper à la trappe

À cet égard, le budget Morneau est une occasion pour les libéraux de passer à la trappe de nombreuses autres mesures mises en place par le précédent gouvernement. Exit, donc, le fractionnement du revenu entre conjoints. Aux poubelles, le crédit d'impôt accordé aux familles pour les activités physiques ou artistiques des enfants, ce qui génère pour Ottawa une économie de 120 millions de dollars par an. Ramené à 65 ans, l'âge d'admissibilité au Supplément du revenu garanti pour les retraités. Jetée aux orties, la Loi fédérale sur l'équilibre budgétaire. Rétabli, le Programme de contestation judiciaire qui avait été aboli par le régime de Stephen Harper. Restauré, le crédit d'impôt de 15 % pour les cotisations à des Fonds de travailleurs qui avait été réduit à 5 % et qui devait disparaître en 2017.

Rien sur Bombardier… et la sécurité

Le budget Morneau n'inclut aucune aide financière à l'entreprise Bombardier. Le ministre a indiqué qu'il continuait à faire sa « diligence raisonnable ». En ce jour d'attentats terroristes, alors que les regards sont tournés vers la Belgique, il n'est pas passé inaperçu que le budget Morneau ne contient aucun réinvestissement significatif en sécurité publique.

Le budget par ailleurs comptabilise différemment les fonds réservés pour les grandes acquisitions militaires, de sorte qu'Ottawa économise sur papier 1,6 milliard au cours des deux prochaines années. Ces sommes sont reportées à des années ultérieures. 

Le budget contient cependant certaines mesures qui n'étaient pas prévues, par exemple la mise sur pied d'un « conseil consultatif sur les jeunes du premier ministre ». Ce groupe sera composé de jeunes âgés de 16 à 24 ans provenant de toutes les régions du pays qui feront des propositions non partisanes à Justin Trudeau sur l'emploi, l'éducation et l'environnement.

Ottawa abolit le crédit d'impôt pour les études et celui pour les manuels scolaires et bonifie plutôt le régime de prêts et bourses. Le Québec, qui opère son propre programme distinct, sera indemnisé avec un montant qui n'était pas connu des fonctionnaires mardi. Le crédit d'impôt promis aux enseignants pour l'achat de matériel scolaire est, lui, mis en place.

Évitement fiscal

Le gouvernement libéral investit aussi pour partir à la recherche des contribuables s'adonnant à l'évitement fiscal ou ceux qui tardent à payer leurs comptes. Sur cinq ans, les libéraux consentent 796 millions à l'Agence du revenu du Canada pour mener cette bataille. Le ministère des Finances estime que le jeu en vaut la chandelle et que chaque dollar investi à cette fin en rapport dix fois plus: il compte en effet récupérer de la sorte 10 milliards en impôts impayés sur la même période.

Pour l'année qui s'achève au 31 mars prochain, le déficit sera finalement de 5,4 milliards de dollars. En 2016-17, les revenus d'Ottawa s'élèveront à 288 milliards et les dépenses, à 317 milliards. Le poids de la dette par rapport au PIB augmentera légèrement à 32,5 % cette année pour ensuite diminuer jusqu'en 2020-21.

Points saillants du budget

  • Le déficit prévu pour l’année financière 2016-2017 atteint 29,4 milliards $?; il doit ensuite être réduit à 29,0 milliards $ en 2017-2018, 22,8 milliards $ en 2018-2019, 17,7 milliards $ en 2019-2020 et 14,3 milliards $ en 2020-2021.
  • Les dépenses de programmes bondissent sous le nouveau gouvernement libéral : elles passent de 270,9 milliards $ en 2015-2016 à 291,4 milliards $ en 2016-2017, puis à 304,6 milliards $ en 2017-2018. En 2020-2021, elles doivent atteindre 323,2 milliards $.
  • Le ministre Morneau prévoit que ses mesures de relance de l’économie entraîneront une hausse du produit intérieur brut de 0,5 pour cent dans la première année et de 1,0 pour cent au cours de la deuxième année.
  • Les parents d’enfants de moins de 18 ans toucheront la nouvelle Allocation canadienne pour enfants à compter du mois de juillet. Une famille qui a deux enfants et dont le revenu annuel s’élève à 90 000 $ recevra 5650 $, soit 2500 $ de plus que dans le système actuel.
  • Le gouvernement prévoit des investissements de 8,4 milliards $ en cinq ans pour l’amélioration des conditions de vie des peuples autochtones.
  • Abolition du fractionnement du revenu pour les couples avec enfant, du crédit d’impôt pour les activités sportives des enfants ainsi que du crédit d’impôt pour les activités culturelles des enfants.
  • Le taux d’imposition pour les petites entreprises est réduit de 11 à 10,5 pour cent, mais l’engagement du précédent gouvernement de le ramener à 9 pour cent est reporté indéfiniment.
  • Une somme additionnelle de 5,6 milliards $ sur une période de cinq ans est allouée aux anciens combattants et à leurs familles, dont une augmentation de l’indemnité d’invalidité, qui pourra atteindre 360 000 $. Le gouvernement entend aussi rouvrir neuf centres de services pour anciens combattants qui avaient été fermés par le précédent gouvernement, en plus d’en ajouter un autre.
  • Le gouvernement entend investir 675 millions $ sur une période de cinq ans dans la Société Radio-Canada.
  • Un fonds pour une économie à faibles émissions de carbone recevra 2 milliards $ en deux ans à compter de 2017-2018. Un autre milliard $ sur quatre ans servira à appuyer de futurs investissements dans les technologies vertes, et 130 millions $ additionnels iront à la recherche et au développement de ces mêmes technologies.
La Presse canadienne
2 commentaires
  • Michel Blondin - Abonné 22 mars 2016 20 h 08

    J'ai paaaaaaaas voté pour ça!

    Jamais les libéraux ne seraient au pouvoir. La base des promesses est que l'investissement en infrastructure pour remettre en marche l'économie était le point de bascule du vote plus que tout autre.
    Il a doublé le NDP sur sa gauche grâce à cette fausse stratégie.
    Il a marqué au fer rouge les conservateurs sur leur prudence pépère en montrant de la prudence avec ingéniosité. Trudeau montre de l'imprudence maintenant.
    En comparable avec les engagements des autres partis, Trudeau a dit ce qu'il fallait dire pour être élu, mais pas ce qu'il aurait dû dire pour être crédible aujourd'hui.
    Les promesses du NDP auraient été plus faciles a tenir et ceux des conservateurs aussi.
    Il a marqué au fer rouge les conservateurs sur leur prudence pépère en montrant de la prudence avec ingéniosité que Trudeau ne montre même pas du bout des lèvres avec un déficit imprudent pour payer une partie de l'épicerie dans cette période à venir sans trop de croissance prévu à l'horizon.
    En comparable avec les engagements des autres partis, Trudeau a dit ce qu'il fallait dire pour être élu, mais pas ce qu'il aurait dû dire pour être crédible aujourd'hui.
    Les promesses du NDP auraient été plus faciles à tenir et celles des conservateurs plus raisonnables étaient opérationnelles.
    Le PLQ sera l'an prochain dans un budget d'austérité avec les coupes a effet domino réels sur les besoins croissants en santé. Ce sera un affaissement de la capacité à répondre à la demande. Un drame pour plusieurs pendant que les infrastructures des égouts et des routes recevront une bonne part du gâteau.

    Les plus folles promesses ont vaincus les plus réalistes sur le fil d'arrivée comme quoi, le culturiste et le multiculturalisme, a plus d'impact que les analyses sérieuses dans ce pays.

    On doit s'attendre à des déficits qui seront pelletés dans la cour des gouvernements inférieurs. Trudeau sera le chântre du provincialisme des mous, du multiculturalisme polytraumatistes et des culturistes du paraître

  • Jean-François - Abonné 22 mars 2016 23 h 04

    Facile!

    Facile de respecter ses promesses quand on a pris l'engagement d'emprunter ,de faire des déficits et de mettre le "pays" dans le trou!!!!

    Pas grand mérite le petit JET...