Tous les yeux seront rivés sur le déficit

Un document budgétaire compte en général quelque 500 pages. Pourtant, quand les journalistes se rueront sur la brique de papier dans le huis clos organisé par le ministère des Finances, mardi matin à Ottawa, ils n’auront d’yeux que pour une seule ligne : celle du solde budgétaire, qui révélera l’ampleur du déficit de Justin Trudeau.

Le premier ministre a été forcé d’admettre le mois dernier que sa promesse électorale de faire des déficits « modestes » ne tenait plus. La détérioration de l’économie a fait en sorte qu’avant même que les réinvestissements libéraux ne soient comptabilisés, le gouvernement fédéral se retrouve en déficit.

Les conservateurs attaquent M. Trudeau depuis en lui reprochant de dépenser sans compter alors qu’eux auraient garanti un budget équilibré. Rien n’est moins certain. Pour l’année qui débutera le 1er avril prochain, les dépenses libérales déjà annoncées ne totalisent que 2,3 milliards : baisse d’impôt pour la classe moyenne (1,3 milliard), intervention en Irak et en Syrie (500 millions), accueil de réfugiés (200 millions), emplois d’été pour étudiants (100 millions) et annulation d’un changement prévu aux congés maladie des fonctionnaires (200 millions).

Selon le ministère des Finances, le gros de la dégradation du solde budgétaire est plutôt imputable au ralentissement économique. Il retranchera 14,5 milliards des coffres d’Ottawa, notamment sous forme de revenus d’impôt moindres et de prestations d’assurance-emploi plus élevées. Au final, le ministère estime que le déficit pour 2016-17 sera au minimum de 18,4 milliards au lieu des 3,9 milliards anticipés à l’automne dernier. En ajoutant les 10,5 milliards de dépenses supplémentaires promises par Justin Trudeau, le déficit pourrait s’approcher des 30 milliards, soit trois fois plus que ce qui avait été annoncé pendant l’élection.

Relance de l’économie ?

Les libéraux ont promis d’investir massivement dans les infrastructures (5 milliards de plus cette année) pour notamment relancer l’économie. Mais est-ce une formule qui fonctionne vraiment ? Selon deux macroéconomistes consultés, cela dépend.

Les dépenses gouvernementales, explique Chris Ragan, de l’Université McGill, ont beaucoup plus d’impact en contexte de récession. À ce moment, les dépenses gouvernementales créent des possibilités d’emploi pour des gens qui seraient autrement au chômage. « En 2009 ou 2010 [pendant le règne conservateur], cela avait du sens de dépenser. » Mais lorsque l’économie roule à plein régime et qu’il y a le plein emploi, continue M. Ragan, « les investissements gouvernementaux en infrastructures n’ont tendance qu’à déplacer les emplois vers le secteur de la construction ».

En 2016, rappelle M. Ragan, l’économie canadienne n’est dans aucune de ces situations. L’économie tourne certes au ralenti, mais il n’y a pas de récession non plus. « Alors, ça va accélérer un peu l’économie, mais pas de beaucoup. » Il calcule que si le gouvernement réinvestit 10 milliards de dollars, « il sera chanceux si cela augmente la croissance économique par 0,2 %. Ce n’est pas beaucoup. Mais dans un contexte où la croissance n’est que de 1,5 % ou 1,6 %, une augmentation à 1,8 %, ce n’est pas si mal ». Au final, dit-il, « la première raison d’investir dans les infrastructures, c’est qu’on a besoin d’infrastructures ».

Paul Beaudry, professeur à la Vancouver School of Economics de l’Université de Colombie-Britannique, abonde dans ce sens. Il ajoute que la situation varie d’une région du pays à l’autre. Ainsi, les investissements gouvernementaux risquent d’avoir beaucoup plus d’impact de relance dans une province comme l’Alberta, qui est en récession, explique-t-il. « Les dépenses en Alberta vont créer plus d’emplois que celles en Ontario ou au Québec, mais c’est en Ontario et au Québec que les besoins en infrastructures se font le plus sentir parce qu’elles sont plus vieilles ! »

Bref, conclut M. Beaudry, la corrélation entre investissements gouvernementaux et relance est beaucoup plus nuancée qu’il n’y paraît. Il est toutefois d’accord avec son collègue Ragan : c’est une bonne chose de s’endetter maintenant pour retaper les infrastructures décrépites du pays « parce que quand les taux d’intérêt frisent le zéro, ça ne coûte pas cher ».

60 milliards
Somme que veut réinvestir en infrastructures le gouvernement libéral de Justin Trudeau en l’espace de 10 ans
1,65 $
Niveau auquel les libéraux réduiront le taux de cotisation à la caisse d’assurance-emploi par tranche de 100 $ de revenu
1 commentaire

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  • René Pigeon - Abonné 22 mars 2016 16 h 51

    provinces en récession versus provinces où les infrastructures sont vieilles : évaluations fondées sur des modèles macroéconomiques ?

    Merci, madame Buzzetti. C’est la question que plusieurs se posaient.
    Espérons que quelqu’un approfondisse ces deux formes de stimulation – provinces en récession versus provinces où les infrastructures sont vieilles – en fournissant des évaluations fondées sur des modèles macroéconomiques et une répartition entre les catégories d’infrastructures annoncées par le PLC.