En marge de l'essentiel

Quand Paul Martin s'est levé aux Communes hier pour faire son premier discours à titre de premier ministre, on se serait attendu à vivre un moment solennel. Il n'en était rien. Plus d'une vingtaine de libéraux n'avaient pas daigné se déplacer pour écouter la réplique de leur chef au discours du Trône. Les tribunes publiques étaient pratiquement vides. Les partis d'opposition étaient sur le qui-vive, à la recherche de nouvelles munitions pour la période des questions qui allait suivre en après-midi, la première sous la direction de Paul Martin. Ça sentait davantage la fin de session à la veille d'élections que le décollage d'un nouveau gouvernement.

Dans ce genre de climat, les intérêts des citoyens cèdent encore plus le pas aux intérêts partisans. Et cela survient de diverses manières. Le gouvernement donne priorité à des dossiers racoleurs, l'opposition officielle, elle, à des questions capables de ternir la réputation du chef de gouvernement et de lui coller à la peau durant la campagne.

Aussi, même si la population veut voir les gouvernements s'attaquer en priorité aux maux du système de santé, Paul Martin a réservé ses premières grosses dépenses aux villes, aux étudiants et à l'environnement. L'opposition conservatrice, elle, a ignoré le dossier pour chercher à mettre le premier ministre sur la sellette à propos de contrats gouvernementaux obtenus par la Canada Steamship Lines.

Paul Martin est un homme prêt pour les élections qui est forcé de gouverner parce que le calendrier électoral l'y force. Mais il est évident que, s'il avait eu le choix, il n'aurait pas opté pour un si long intermède parlementaire. Plus ce dernier s'étire, plus Paul Martin doit gérer des dossiers litigieux, répondre à des questions embarrassantes, justifier les imprécisions de ses intentions dans certains domaines.

La santé en est un. Lui-même nierait éviter de discuter de ce dossier. Il répète d'ailleurs dans tous ses discours, y compris celui d'hier, que c'est la priorité numéro un au pays, qu'il faut réduire les listes d'attente, préserver la loi sur la santé, assurer un accès universel, gratuit et en temps opportun.

Comment? Voilà où on entre dans le brouillard. Pour l'instant, il n'a qu'une solution de son cru: les discussions à venir avec les provinces cet été. Pour le reste, il se contente de citer l'accord sur la santé conclu l'an dernier par Jean Chrétien, les deux milliards découlant de cette entente qu'il a accepté de verser vendredi dernier et, enfin, le Conseil national de la santé prévu dans la même entente. Ah oui, le Québec ne fait pas partie de ce conseil.

Que les provinces soient prises financièrement à la gorge pour faire fonctionner le système et en assurer le développement à long terme n'a suscité aucun commentaire dans le discours d'hier de M. Martin. Ce n'est qu'à la période des questions que le financement à long terme des services de santé a eu droit à une mention oblique. «Il n'y a pas de doute qu'avec le vieillissement de la population et les nouvelles technologies, cela prendra une augmentation des sommes d'argent versées pour la santé», a dit le premier ministre.

Pas question de se commettre davantage. Le Bloc québécois et le NPD ont bien tenté d'obtenir son avis sur la recommandation du rapport Romanow voulant qu'Ottawa finance 25 % des dépenses en santé. En vain. Le rapport Romanow doit être pris comme un tout, y compris ses recommandations sur la réforme du système, de répondre Paul Martin pour justifier son silence. M. Martin et le ministre de la Santé, Pierre Pettigrew, n'ont même pas voulu se prononcer sur la possibilité de rembourser complètement la TPS payée par les hôpitaux.

Le premier ministre n'a pourtant pas ces scrupules quand vient le temps de parler d'argent et de municipalités. Il l'a dit hier. «Les municipalités fonctionnent avec des structures financières désuètes. Elles ont besoin d'un financement stable, fiable et prévisible.» Et il a des solutions claires en tête: d'abord le remboursement complet de la TPS — qui est entré en vigueur dès le 1er février, la conclusion d'un pacte avec les municipalités, en accord avec les provinces, pour transférer aux villes une partie de la taxe fédérale sur l'essence.

En matière de santé, rien d'aussi précis. Il est vrai que le gouvernement fédéral transfère déjà des sommes importantes aux provinces, mais ces sommes ne représentent que 16 % des dépenses. Entend-il augmenter cette part et est-il prêt à envisager d'atteindre la cible de 25 % sur une période donnée? On l'ignore.

Qu'il le veuille ou non, Paul Martin devra nous dire comment il peut, en ces temps de vaches maigres, prendre des engagements financiers à long terme à l'endroit des villes et en être incapable en matière de santé. Or, on nous répète depuis des semaines que les finances fédérales sont serrées, qu'il faudra faire des choix et ainsi de suite. Le ministre de la Santé affirmait même hier que c'est parce que le gouvernement Martin a bien raclé ses fonds de tiroirs qu'il a pu respecter l'engagement pris l'an dernier par Jean Chrétien de verser deux milliards supplémentaires.

À ce compte, il faut conclure qu'il ne reste pratiquement plus rien et que le gouvernement a fait son lit. C'est-à-dire les villes et non les systèmes de santé. Les provinces demandaient en effet que le versement de deux milliards soit récurrent. Ottawa a refusé, préférant discuter plus tard. Les villes et l'environnement viennent pourtant de se faire promettre 11 milliards sur dix ans dans le discours du Trône de lundi.

Si Paul Martin n'est pas prêt à se commettre financièrement, il pourrait au moins préciser ses objectifs en matière de contribution. Il doit bien avoir une opinion. Et on aimerait la connaître avant les élections. Question d'éviter un autre déficit démocratique.

mcornellier@ledevoir.com