Un bon coup diplomatique... et de pub

Justin Trudeau et Barack Obama lors du sommet de l’APEC en novembre dernier
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Justin Trudeau et Barack Obama lors du sommet de l’APEC en novembre dernier

Le premier ministre Justin Trudeau et son épouse s’envoleront aujourd’hui pour Washington, où ils rencontreront le président américain Barack Obama, mais seront aussi conviés à un dîner d’État. Une invitation à laquelle n’avait pas eu droit un premier ministre canadien depuis près de 20 ans et qui a fait couler beaucoup d’encre depuis qu’elle a été annoncée en décembre dernier. Mais cet événement fort attendu n’est-il rien de plus qu’un coup d’éclat pour épater la galerie, à coup de paillettes et de coupes de champagne ? Ou s’agit-il d’une rencontre exclusive essentielle aux bonnes relations de deux alliés ? Un peu des deux, selon des observateurs de la scène internationale.

Raymond Chrétien a été ambassadeur en Europe, au Zaïre, au Mexique et aux États-Unis, où il était en poste lorsqu’il a organisé la visite à la Maison-Blanche de son oncle, l’ancien premier ministre Jean Chrétien, en 1997 — le dernier dîner d’État ayant pour hôte d’honneur un premier ministre canadien. Et ce souper mondain est d’une grande importance, insiste-t-il.

« Tous les chefs de gouvernement au monde rêvent d’un dîner de ce genre-là », argue Raymond Chrétien, aujourd’hui associé chez Fasken Martineau. En huit ans, Barack Obama en a tenu neuf. « C’est trois heures avec le pouvoir américain dans la même pièce. […] À travers tout ça, il y a de multiples conversations qui vont avoir lieu et qui sont poursuivies dans les semaines et les mois qui suivent », se souvient l’ancien ambassadeur, en entretien avec Le Devoir.

Des discussions qui, bien qu’informelles, passant « du plus léger au plus sérieux », sont d’autant plus importantes que le gouvernement Trudeau n’est en poste que depuis quelques mois. Le premier ministre et ses ministres doivent apprendre à connaître leurs homologues. « C’est là que les liens se tissent, s’affermissent. […] En diplomatie, tous ces moments-là sont importants, explique M. Chrétien. On y parle de tout », se souvient-il du souper d’État organisé par Bill Clinton pour son oncle. Et on y jette les bases d’une relation primordiale pour la suite de son mandat.

Le politologue Charles-Philippe David consent cependant que ces dîners d’État sont aussi une opération de relations publiques. « Là, ce qui est à la mode, c’est d’être vu avec Justin Trudeau, parce que c’est une rock star, qu’il a fait l’objet d’un reportage à 60 Minutes. […] Ça n’a rien à voir avec la politique étrangère et les relations internationales. Ça n’a à voir qu’avec la réputation politique, le style, les cotes d’écoute, l’appui de l’opinion publique », estime le président de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Mais il note néanmoins à son tour que, si frivoles soient-elles, ces soirées aident à établir des canaux de communication importants. « On crée des atomes crochus. Et le moment venu dans six mois où il faut régler un gros irritant, vous avez déjà créé d’emblée une bonne chimie avec le chef d’État, c’est sûr que vous pouvez faire avancer des dossiers plus facilement. »

La relation d’amitié entre le Canada et son voisin américain n’a pas toujours été harmonieuse [voir encadré]. Ces dernières années, elle s’était détériorée sous le règne de Stephen Harper. Bien que le président Obama ait entamé sa présidence en choisissant le Canada pour son premier voyage officiel, le dossier du pipeline Keystone XL a rapidement envenimé sa relation avec le gouvernement Harper.

Les rapports entre MM. Trudeau et Obama semblent beaucoup plus cordiaux. Outre le dîner d’État, le président américain recevra le premier ministre en tête-à-tête dans le bureau ovale et M. Trudeau sera l’hôte d’un lunch avec le secrétaire d’État John Kerry. Des rencontres de haut niveau qui envoient un signal à l’appareil gouvernemental américain, qui comprendra qu’il doit donner suite aux dossiers qui y seront abordés. « C’est une impulsion qui vient du haut vers le bas. Et cette impulsion se fait sentir pour des semaines et des mois », relate Raymond Chrétien.

Discussions chargées

Justin Trudeau et Barack Obama parleront climat et lutte contre les changements climatiques, un dossier qui leur tient tous deux à coeur. Ils pourraient annoncer une entente continentale en la matière s’attaquant aux émissions de carburant et de gaz méthane.

Commerce, Partenariat transpacifique et frontière canado-américaine seront également abordés, notamment le partage d’informations sur les voyageurs traversant la frontière et un prédédouanement des biens destinés aux États-Unis.

L’entente sur le bois d’oeuvre, expirée depuis octobre, sera aussi une priorité du gouvernement Trudeau. « On veut s’assurer qu’ils sont bien conscients à la haute direction du gouvernement américain de la nécessité du libre-échange, y compris pour le bois d’oeuvre », a affirmé le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, à La Presse canadienne.

Et ce type de sommet comprend toujours un « tour des dossiers internationaux », comme la crise en Syrie, les relations avec la Russie ou l’Arctique, explique Raymond Chrétien. La participation du Canada à la lutte contre le groupe armé État islamique sera aussi un sujet de discussion inévitable, selon Charles-Philippe David.

À refaire dans un an ?

Ces rencontres au sommet surviennent à dix mois de la fin du règne du président Obama, et le gouvernement Trudeau devra renouveler son opération de charme à Washington l’an prochain. Les liens tissés cette semaine ne seront cependant pas tous oubliés. « C’est clair qu’il va falloir recommencer, mais il y a des pouvoirs permanents là-dedans », note Raymond Chrétien. Des sénateurs et membres du Congrès influents seront toujours en poste, tout comme la haute fonction publique, qui n’est remplacée qu’en « trois à dix mois ».

Les ministres des Affaires étrangères, Stéphane Dion ; du Commerce, Chrystia Freeland ; de la Défense, Harjit Sajjan ; et de l’Environnement, Catherine McKenna, accompagneront Justin Trudeau à la Maison-Blanche. Et certains rencontreront leurs homologues, tandis que des élus américains risquent d’être du dîner d’État et de celui du secrétaire Kerry.


De belles ententes… et des chicanes

Justin Trudeau et Barack Obama ont beau sembler filer le parfait bonheur, la relation diplomatique entre le Canada et les États-Unis n’a pas toujours été aussi harmonieuse. Aperçu de quelques chicanes historiques :

John F. Kennedy avait froissé John Diefenbaker en prononçant mal son nom non pas à une, mais à deux reprises. Les deux hommes ne s’entendaient pas non plus en matière de défense, sur la crise des missiles cubains notamment. Le président américain a fini par qualifier son homologue canadien de « fils de pute ».

Lester B. Pearson avait profité d’un discours pour dénoncer l’escalade de la guerre du Vietnam. Des propos tenus… à Washington. Sa rencontre subséquente avec Lyndon B. Johnson avait été acrimonieuse, de son propre aveu. Le président américain l’aurait invectivé, l’attrapant par le collet et l’accusant d’être venu chez lui « pisser sur [s]on tapis ! »

Pierre Elliott Trudeau en avait contre la politique commerciale sous Richard Nixon et son retour au protectionnisme américain. M. Nixon n’a pas digéré l’opposition de Trudeau père lors d’une rencontre au Bureau ovale, traitant par la suite son homologue de « trou de cul ». Ce à quoi M. Trudeau a rétorqué : « De bien meilleures personnes m’ont insulté de pire façon. »


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