Entente mitigée sur le carbone

Le premier ministre Justin Trudeau en discussion avec les premiers ministres provinciaux
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Le premier ministre Justin Trudeau en discussion avec les premiers ministres provinciaux

Justin Trudeau aura réussi à convaincre les provinces d’appuyer une tarification du carbone partout au pays. Mais le premier ministre canadien a en revanche dû accepter de remettre à plus tard la mise en oeuvre de telles mesures dans les provinces qui ont refusé jusqu’ici d’emboîter le pas à leurs voisines. Pour l’instant, les provinces étudieront les « mécanismes » envisageables… pour discuter davantage de l’épineux dossier cet automne.

La rencontre des premiers ministres du pays à Vancouver jeudi s’annonçait pour le moins corsée. Le premier ministre fédéral tenait mordicus à ce que le pays entier se dote d’un prix sur le carbone comme promis lors des élections et que les pourparlers sur le sujet ne s’éternisent pas. Mais plusieurs provinces refusaient catégoriquement d’envisager l’idée et sommaient Ottawa de faire preuve de flexibilité.

Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Le premier ministre Justin Trudeau en discussion avec les premiers ministres provinciaux

Mécanismes variables

Justin Trudeau et ses homologues ont fini par convenir que le plan pancanadien de lutte contre les changements climatiques comptera des « mécanismes de tarification du carbone ». Il y a eu « des moments d’échanges francs », a consenti M. Trudeau. « Chaque premier ministre a adhéré à la déclaration de Vancouver, qui note qu’il y aura différentes approches, mais que la tarification du carbone fait partie de la solution que ce pays et tous ses premiers ministres mettront en avant », a-t-il cependant tranché à l’issue des pourparlers.

Les détails se feront toutefois attendre. Cette même déclaration prévoit la création d’un groupe de travail qui étudiera « les mécanismes d’instauration d’un prix sur le carbone adaptés aux circonstances de chaque province » notamment « aux réalités des peuples autochtones et des régions arctiques ». Ses conclusions seront présentées aux provinces d’ici octobre prochain.

Le premier ministre canadien n’a pas précisé à quel moment le pays compterait un plan final, ni ce qui constituerait un « mécanisme » acceptable aux yeux du fédéral. Ottawa envisage-t-il d’imposer un prix pancanadien sur le carbone et de forcer la main des provinces récalcitrantes ? Justin Trudeau n’a pas précisé non plus.

Le cas saskatchewanais

Mais le premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall, qui s’est opposé le plus farouchement — et publiquement — à l’idée d’une tarification du carbone, ne semblait pas croire que l’entente fédérale-provinciale le forcerait à rentrer dans le rang. Une flexibilité dont il se réjouissait, justement. Car la déclaration parle de « mécanismes » qui peuvent prendre diverses formes, a-t-il insisté à la suite de la rencontre. « Si certains en viennent à l’idée que cela représente une sorte d’autorisation à chercher une taxe nationale sur le carbone, je serai en désaccord avec cela. Car ce n’est pas ma compréhension. »

Certaines provinces ont fait valoir qu’elles avaient déjà agi pour réduire leur empreinte carbone. M. Wall a argué que sa province avait un système de captage et stockage de carbone. Son collègue Stephen McNeil a plaidé que la Nouvelle-Écosse avait investi en hydroélectricité. « Je ne crois pas que quiconque en a déjà fait assez. Mais nous devons reconnaître qu’il y a plus d’une façon de gérer les émissions de carbone. » Chez les territoires nordiques, on refuse aussi de hausser le coût de la vie déjà élevé en créant une nouvelle taxe. Le premier ministre du Yukon, Darrell Pasloski, a noté qu’améliorer l’efficacité énergétique des infrastructures permettrait déjà de réduire grandement les émissions de gaz à effet de serre dans le Nord.

Or, de l’avis de Steven Guilbeault d’Équiterre, la notion de tarification du carbone n’est pas à ce point élastique. « Il y a deux mécanismes, il n’y en a pas 60. Une taxe ou un système de plafond et d’échanges. » Certaines provinces « peuvent bien faire preuve de toute la créativité qu’elles veulent, si ça ne tient pas la route, ça ne tient pas la route ». À son avis, la patience de Justin Trudeau aura ses limites, et si des provinces traînent de la patte, Ottawa interviendra.

Le premier ministre canadien a toutefois confirmé que le fédéral ne viendrait pas refaçonner les mécanismes mis en place dans les provinces qui ont déjà tarifé le carbone. « Le gouvernement fédéral ne devrait pas être en train de défaire le bon travail des provinces. On devrait être en train d’ajouter d’autres mesures en complément. »

La déclaration finale de la rencontre n’évite pas par ailleurs l’autre sujet de discorde de l’heure — la construction d’oléoducs au pays. Les premiers ministres du pays « se sont entendus sur l’importance et l’urgence d’acheminer les ressources du Canada jusqu’aux marchés en ayant recours à des moyens responsables, opportuns, prévisibles et durables qui inspirent confiance aux Canadiens ».

Éloges et critiques

La rencontre de Vancouver aura été une victoire, selon M. Guilbeault, qui ne s’attendait pas de toute façon à un plan de tarification du carbone national dès jeudi. « On est vraiment au début de la conversation. » Et Ottawa a en outre promis des investissements en infrastructures vertes et en transports en commun, et les premiers ministres du pays « s’entendent sur le fait qu’ils ont une obligation de résultats ».

Le premier ministre québécois, Philippe Couillard, a lui aussi salué cette promesse d’investissements qui devraient se préciser dans le budget fédéral du 22 mars. Et il a souligné, à l’instar de ses collègues, qu’une telle rencontre fédérale-provinciale sur l’environnement « est déjà en soi une partie de la réussite ».

Le groupe Environmental Defence a applaudi une « étape importante » et un « changement apprécié » quant aux efforts du fédéral pour lutter contre les changements climatiques. Mais la stratégie ne pourra pas être uniquement transversale, « qu’une simple somme de ce que sont prêts à faire les secteurs, les industries et les provinces », a réagi un membre de l’organisme Dale Marshall. « Le gouvernement fédéral a l’autorité légale d’atteindre ses engagements internationaux et l’obligation de réglementer les émissions de carbone », a-t-il estimé.

Du côté politique, les néodémocrates ont accusé les libéraux fédéraux de ne pas en faire assez et de prolonger les pourparlers sans passer à l’action. « Nous avons besoin d’objectifs ambitieux, d’un plan pour les atteindre et d’enchâsser la reddition de comptes dans la loi », a argué Nathan Cullen du NPD.

Avec La Presse canadienne

5 commentaires
  • Jacques Lamarche - Inscrit 4 mars 2016 04 h 27

    Un vrai bijou de haute diplomatie!

    Difficile d'aller plus loin et de faire mieux, d'autant que l'écueil du pipeline pancadien a été contourné!

    Les principes adoptés marquent une rupture avec l'immobilisme conservateur, mais passer de la parole aux actes sera plus ardu! Il fallait montrer que la volonté de Justin Trudeau d'aller de l'avant a converti les esprits et c'est réussi! Et la politique fiction n'est pas finie, le temps des dures décisions a été remis!

    • Guy Lafond - Inscrit 4 mars 2016 10 h 25

      Et M. Couillard n'est pas très loin derrière M. Trudeau. Il prend d'ailleurs la parole aussi souvent si non plus que le premier ministre du Canada. Avez-vous remarqué au point de presse à RDI en fin d'après-midi hier? Les deux font bien avaler la pilule à l'ensemble du Canada.

  • Patrick Daganaud - Abonné 4 mars 2016 07 h 19

    Une farce!

    L'addition de courtes vues nombriliques pour protéger l'avenir de la planète : le degré zéro de l'écologie.

    Il faut plutôt déceler les ficelles et les jeux de coulisse. Les magouilles. Les marchandages. Les allergies de contact...

    Les diktats des pollueurs mèment le bal : salir pour s'enrichir.

    Et puis, la répugnance de certains premiers ministres à concéder au Québec, rage en tête, le droit d'y appliquer ses lois.

    Il est grand temps de nous bâtir un pays!

  • Guy Lafond - Inscrit 4 mars 2016 07 h 49

    Procrastination à volonté


    "Éh Gaston, apportez-moi un peu plus de caviar et de champagne s.v.p.!

    Où, vous dites?

    Pa sur la terrasse, mais dans mon VUS évidemment. Vous avez bien entendu. Et cessez de regarder les publicités d'autres VUS à la télévision. Vous allez mal dormir cette nuit."

    Autrement,

    Selon, Steven Guilbeault d’Équiterre, la notion de tarification du carbone n’est pas à ce point élastique. « Il y a deux mécanismes, il n’y en a pas 60. Une taxe ou un système de plafond et d’échanges. »

    Prenez-en donc bonne note, Messieurs Couillard, Wall et co., Mesdames Notlley, Clark et co..

    Respectueux de l'atmosphère,

    (Un Québécois en %$@* et à pied d'oeuvre à Ottawa)

  • Bernard Plante - Abonné 4 mars 2016 13 h 55

    Une autre illustration...

    ...que le Canada est, dans la pratique, un pays très ardu à faire avancer. Lorsqu'un dossier se règle c'est après des années de discussions et de pertes de temps. Trop de visions, de réalités et d'intérêts divergents d'un océan à l'autre.

    Si le Québec était un pays cette question serait déjà réglée. Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres.