Les libéraux assument leurs déficits

Justin Trudeau garde le cap sur les investissements promis en cours de campagne électorale.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Justin Trudeau garde le cap sur les investissements promis en cours de campagne électorale.

À chaque ralentissement économique son déficit imprévu. De la même manière que Stephen Harper a creusé en 2009 un trou budgétaire de 54 milliards de dollars à peine trois mois après avoir promis en campagne électorale des budgets équilibrés, Justin Trudeau a été forcé d’admettre lundi que sa promesse de faire des déficits « modestes » ne tenait plus. Ils seront au moins deux fois plus élevés que ce qui était promis à cause de la détérioration de l’économie.

Contrairement aux conservateurs, qui y voient la démonstration qu’Ottawa devrait réduire la cadence des dépenses, ou aux néodémocrates, qui l’interprètent comme une promesse non tenue, les libéraux voient dans cette détérioration du solde budgétaire une justification à aller de l’avant avec d’importants investissements.

« Les députés [conservateurs] de l’opposition disent que “ce n’est pas le bon moment de dépenser parce qu’il y a un ralentissement économique”. Non seulement nous sommes en désaccord, mais nous avons fait campagne sur ce désaccord. Et la plupart des Canadiens étaient d’accord avec nous », a lancé Justin Trudeau à la Chambre des communes avant de réitérer son intention d’investir dans les infrastructures et de soulager la classe moyenne.

Pour l’année 2016-2017, Justin Trudeau avait promis un déficit de presque 10 milliards de dollars, et ce, en prenant en compte son plan de relance économique. Or, le ministère des Finances a indiqué que l’économie se porte si mal que le déficit atteindra 18,4 milliards avant l’inclusion des mesures de relance qui devraient être annoncées dans le prochain budget. Le déficit pourrait donc friser les 30 milliards puisque les libéraux ont promis d’injecter 10,5 milliards en dépenses diverses pendant la première année de leur mandat, notamment pour les infrastructures (5 milliards) et les prestations familiales bonifiées (3,8 milliards).

Le ministère des Finances estime que le ralentissement économique entraîne d’importantes baisses de revenus au chapitre de l’impôt des particuliers (7,6 milliards) et de celui des entreprises (1,2 milliard), et qu’il accroît les charges gouvernementales, notamment celles au chapitre de l’assurance-emploi (2,5 milliards). Au final, donc, ce déclin économique entraîne à lui seul un manque à gagner de 14,5 milliards.

À cela s’additionnent 2,3 milliards en dépenses libérales déjà annoncées depuis l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau : l’accueil de réfugiés syriens (200 millions), le redéploiement de la mission militaire en Irak et en Syrie (500 millions) et la bonification du programme d’emplois d’été pour les étudiants (100 millions). Il faut aussi ajouter les changements apportés aux taux d’imposition des particuliers qui engendrent finalement un coût net de 1,3 milliard. Le reste du manque à gagner représente le déficit qui était déjà prévu.

Les conservateurs ne se sont pas empêtrés dans ces nuances. Selon eux, ce déficit est imputable aux « dépenses incontrôlées » des libéraux, et non pas à l’économie en perte de vitesse. « Le gouvernement a complètement perdu le contrôle des finances publiques », a martelé Gérard Deltell, qui accompagnait la chef conservatrice par intérim, Rona Ambrose, pour réagir officiellement aux chiffres. Selon M. Deltell, « ce gouvernement a démontré au cours des 100 premiers jours qu’il dépensait des milliards de dollars qu’il n’avait pas, comme si de rien n’était ».

Mme Ambrose a reproché à Justin Trudeau de ne pas respecter sa promesse de limiter les déficits à 10 milliards par année. Pourtant, lors de la campagne automnale de 2008, Stephen Harper avait lui aussi fait une promesse catégorique : « Nous ne ferons pas de déficit, nous dépenserons à la mesure de nos moyens », avait-il martelé pendant le débat des chefs en anglais. Trois mois plus tard, il annonçait un déficit de 34 milliards, qui devait finalement atteindre 54 milliards. En quoi est-ce différent ? « Nous ne sommes pas encore en récession », a répondu Mme Ambrose. À cette époque, les mesures de stimulation avaient coûté près de 30 milliards, les 24 milliards restants du déficit étant imputables à la récession.

De son côté, le chef du NPD, Thomas Mulcair, n’a pas indiqué clairement ce qu’il aimerait voir M. Trudeau faire. Doit-il réduire considérablement les dépenses actuelles pour retrouver l’équilibre budgétaire, équilibre que lui-même avait promis de rétablir coûte que coûte en campagne électorale ? Lui demande-t-il de revoir à la baisse les investissements promis ? Il s’en tient à reprocher aux libéraux de ne pas respecter leur promesse. « La situation actuelle, la chute du prix du pétrole, tout ça était sur la table lors de la campagne électorale. » Il soutient qu’un gouvernement néodémocrate aurait fait des choix différents, notamment hausser l’impôt sur les entreprises (ce qui n’aurait apporté que 3,7 milliards en revenus supplémentaires).

Aller au-delà des coups

Le ministre des Finances, Bill Morneau, déposera son budget le 22 mars prochain. Le ministre a refusé de répondre quand un journaliste lui a demandé si certaines promesses étaient compromises, faute de fonds. Son collègue à la Famille, aux Enfants et au Développement social, Jean-Yves Duclos, a indiqué qu’il « serai[t] très étonné » que la bonification des allocations familiales soit reportée « parce que c’est un mandat très important du nouveau gouvernement ».

Ce n’est pas la première fois qu’un ministre évente l’ampleur du déficit avant le dépôt de son budget. Le défunt ministre Jim Flaherty avait eu recours au même procédé en janvier 2009 pour lever le voile sur le déficit de 34 milliards. Cela avait permis au gouvernement d’essuyer les critiques à l’avance. Lorsque son budget avait été déposé, les médias s’étaient davantage concentrés sur les dépenses de relance qu’il contenait.

Par ailleurs, le ministère des Finances a annoncé que, pour l’année suivante, en 2017-2018, le déficit devrait aussi être beaucoup plus élevé que prévu. Sans compter les dépenses libérales à venir, il s’élèvera désormais à 15,5 milliards (contre 9,5 milliards promis en campagne). Pour l’année 2015-2016 qui se termine, toutefois, le déficit devrait être légèrement moins copieux que prévu, soit 2,3 milliards plutôt que 3 milliards. Le ministère ne s’est pas hasardé à pousser les prédictions au-delà de deux ans. « Dans un contexte économique si volatile, il serait imprudent de ma part de faire des projections à long terme », a d’ailleurs indiqué le ministre Morneau.

18,4 milliards
Déficit prévu l’an prochain, soit un manque à gagner presque cinq fois plus élevé par rapport aux prévisions d’il y a trois mois et largement supérieur au seuil de 10 milliards promis par Justin Trudeau en campagne électorale.
2 commentaires
  • Sylvain Rivest - Inscrit 23 février 2016 09 h 21

    Et c'est bien correct comme ça!

    Le Canada doit réinvestir. Le marasme économique dans lequel nous ont plongé les conservateurs/réformistes de Stéphane Harper nous fait très mal. Cet illettré de l'économie n'a jamais investi pour diversifier l'économie au contraire il a coupé tous ce qui n'avait pas le mot pétrole inscrit dessus.

    De plus, il a tout fait pour couper les ressources de revenu du fédéral. Alors, comment voulez-vous que ce dernier joue sont rôle dans l'entretient de ses services à la population et entretienne ses infrastructures.

    En tant que citoyen j'encourage le fédéral à dépenser et investir dans ses infrastructures et qu'ils se remettre à donner des services digne d'un pays du G8.

    Un déficits de 75 milliards, moi, j'ai pas de problème avec ça. Pas plus qu'une hausse d'impôt. Tant qu'il investie équitablement dans toutes les provinces.

    Regarder le résultat, en temps réel, d'un autre mauvais gestionnaire, p. Couillard, qui est en train de faire couler notre économie tout en saccageant nos structures sociales. Il est presque aussi mauvais que Harper l'a été.

    Investir c'est payant, et Couillard, s'il avait des couilles ils iraient revendiquer plus d'argent au fédéral et l'investirait dans nos infrastructures scolaire, nos hôpitaux...

    Et Trudeau devrait dire aux PM des provinces du pétrole de diversifier leur économie, comme ça ils ne seraient pas en train de pleurnicher parce que le pétrole ne vaut plus grand chose et que le choix de livraison n'a pas été planifié avec rigueur.

  • Michel Lebel - Abonné 23 février 2016 10 h 26

    Pas de soucis!

    Je résumerais ainsi la "pensée" économique de notre premier ministre en herbe: au diable la dépense! Go, go, Canada! Et vogue la galère!

    M.L.