L’enquête nationale sur les femmes autochtones devra être élargie

L’ampleur et la profondeur réelles de la tragédie sont plus importantes que ce que l’on croyait, a dit la ministre Carolyn Bennett.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne L’ampleur et la profondeur réelles de la tragédie sont plus importantes que ce que l’on croyait, a dit la ministre Carolyn Bennett.

Le drame survenu dans la communauté autochtone de Lac-Simon la fin de semaine dernière confirme que le mandat de l’enquête nationale sur les femmes autochtones devra être élargi, pour tendre la main aussi aux hommes de ces communautés, a reconnu la ministre fédérale responsable du dossier, Carolyn Bennett. Un nouveau pan qui s’ajoute au mandat de cette enquête qui s’annonce bien large.

Un policier âgé de 26 ans, Thierry LeRoux, a été tué samedi soir lors d’une intervention qui a mal tourné à Lac-Simon, près de Val-d’Or, en Abitibi. Le présumé tireur, Anthony Raymond Papatie, a été retrouvé sur les lieux de l’événement, où il s’était enlevé la vie. Une tragédie comme celle-là démontre, pour la ministre Bennett, qu’une enquête sur la violence faite aux femmes autochtones ne pourra pas ignorer l’autre sexe.

« Il ne fait aucun doute que les hommes et les garçons doivent sentir qu’ils font partie de ce processus, en termes de ce qu’ont été les causes profondes de tout cela et afin qu’on puisse renverser la situation avec l’aide de ces hommes et garçons », a fait valoir la ministre des Affaires autochtones lundi.

Ces causes profondes de la violence faite aux femmes sont les mêmes que celles qui ont mené au drame de Lac-Simon, à son avis. « Le lien entre les pensionnats autochtones et les abus contre les enfants, qui mènent à la dépendance, qui mène à l’incarcération, qui mène à la violence, fait partie de cet héritage colonial de notre pays. Et il va être très important qu’on s’y attaque de front », a expliqué Mme Bennett, en faisant le point au terme de deux mois de préconsultations auprès de survivantes de cette violence et de familles de victimes.

Racisme et colonialisme

Cette première série de discussions doit permettre au gouvernement de dresser le mandat de la commission d’enquête nationale, qui devrait être annoncé lorsque l’enquête se mettra en branle probablement cet été.

Or, ce mandat risque en outre de se pencher aussi sur les sévices infligés aux femmes autochtones par les corps policiers, comme ceux dénoncés à Val-d’Or l’automne dernier. Un « problème systémique » qui s’étend au-delà de l’Abitibi, avait déploré la ministre Bennett en janvier.

Et de l’avis de Claudette Commanda, membre du conseilde bande de Kitigan Zibi et professeure à l’Université d’Ottawa, l’enquête nationale devra surtout se pencher sur le racisme et le colonialisme affichés à l’endroit des Premières Nations. « Parce que le racisme est une cause fondamentale qui entraîne ces effets », a plaidé Mme Commanda, qui a participé à certaines journées de préconsultations. « Je crois dur comme fer qu’il ne faut pas mettre un Band-Aid là-dessus. Il faut s’attaquer au problème, et c’est le racisme : le racisme contre les populations des Premières Nations et, évidemment, le racisme contre nos femmes. »

Le gouvernement Trudeau a promis la tenue d’une enquête nationale de deux ans pour étudier les causes de l’assassinat de plus de 1000 femmes autochtones et la disparition de plus de 150 autres en 30 ans. Or, il semble que la ministre Bennett et ses collègues à la Justice, Jody Wilson-Raybould, et à la Condition féminine, Patty Hajdu, aient été convaincues au fil des préconsultations qu’il leur faudra également se pencher sur une série d’autres problèmes qui affligent les communautés autochtones du pays.

Une lourde responsabilité

Les ministres Bennett et Hajdu ont clos une vingtaine de préconsultations lundi, dont elles sont sorties une fois de plus les yeux embués, car les témoignages étaient de nouveau « poignants », a relaté Mme Bennett. La tâche des deux derniers mois aura été lourde, ont-elles admis.

« Si vous voulez faire le travail comme il faut, il vous faut pouvoir être témoin de toute cette douleur et être capable d’empathie sans vous perdre dans cette tristesse. Et c’est un exercice d’équilibre délicat », a reconnu la ministre Hajdu, visiblement émue par les derniers récits qu’elle venait d’entendre, la voix tremblante par moments.

« Le plus difficile, c’est l’espoir qu’expriment plusieurs des participants qui parlent à des gens qui peuvent réellement faire une différence dans leur vie, a renchéri la ministre Bennett. Et la responsabilité qu’on en ressent, sur le fait qu’on doit faire des gestes concrets qui feront cesser cette tragédie. Je ne crois pas qu’on ait tenu une seule consultation où quelqu’un ne nous a pas dit “tout ça doit cesser”. »

Mais elle a laissé entendre que les communautés pourraient voir de premiers changements dès le budget ce printemps. « Nous n’attendrons pas la fin d’une commission de deux ans pour aller de l’avant et répondre à des problèmes urgents qu’on nous a rapportés en matière de logement, de refuges, de racisme et de sexisme chez les forces policières, et d’aide à l’enfance », a prévenu la ministre Bennett.

Formation policière particulière

Le drame survenu samedi soir au Lac-Simon a suscité de nombreuses questions quant aux formations dispensées aux policiers québécois pour interagir avec les collectivités autochtones.

Interrogé sur le sujet lundi, le premier ministre Philippe Couillard a affirmé que l’École nationale de police du Québec offrait déjà des formations qui vont en ce sens et que, s’il était toujours possible de faire mieux, les « tragédies humaines » étaient parfois inévitables. À l’École nationale, on indique toutefois que seuls les aspirants policiers qui ont en poche une promesse d’emploi dans un service de police situé en territoire autochtone suivent la formation de la « cohorte autochtone ». Thierry LeRoux, le policier tué au Lac-Simon et qui a obtenu son diplôme en novembre 2013, ne faisait pas partie de ce groupe particulier.

Cette formation est la même que celle suivie par les autres étudiants de l’école, sauf qu’elle est bonifiée par quelques séminaires sur les réalités plus difficiles qui touchent les Premières Nations. « Mais avec ce qui est arrivé à Val-d’Or, on se demande s’il ne serait pas pertinent d’ajouter ces séminaires [à la formation de tous les élèves] », a révélé le directeur des communications de l’école, Pierre Saint-Antoine.

Florence Sara G. Ferraris et Marie-Michèle Sioui, Le Devoir

 


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