La mission floue de Justin Trudeau

À défaut de CF-18, il y a de la confusion dans l’air : la conférence de presse du gouvernement Trudeau pour expliquer le nouveau rôle du Canada dans la mission de lutte contre le groupe armé État islamique (EI) a laissé plus d’un chroniqueur perplexe, cette semaine. Et plusieurs dénoncent les incohérences de la position canadienne.

Chose promise, chose due : le Canada cessera de larguer des bombes en Irak et en Syrie d’ici le 22 février, a confirmé le premier ministre Trudeau lundi. Le plan de lutte contre le groupe EI impliquera plutôt de l’aide technique à la mission de combat menée par les alliés (un avion de ravitaillement et deux appareils de surveillance demeurent sur place), de même que le déploiement d’un total de 830 militaires (ils étaient 650 jusqu’ici) pour « former, conseiller et autonomiser les forces de sécurité locales ». Tout mis ensemble, la mission sera plus coûteuse… et plus dangereuse, a reconnu Justin Trudeau.

Elle sera aussi beaucoup plus confuse, estime Robyn Urback, chroniqueuse pour le National Post. Selon elle, la mission était jusqu’ici « vague », mais elle est dorénavant complètement « incohérente ». La seule chose qui permet de comprendre la position des libéraux, c’est de se dire qu’ils remplissent une promesse électorale. Mais au-delà de ça, le plan Trudeau dit tout et son contraire, pense Urback.

Elle énumère : le Canada va ramener ses CF-18 et accroître ses efforts humanitaires, mais il va aussi envoyer plus de soldats sur le terrain et augmenter sa contribution en matériel militaire. Urback s’étonne d’entendre Trudeau dire qu’on retire les CF-18 parce que le Canada ne peut tout faire, en même temps qu’il annonce une diversification de ce que fait le pays dans cette lutte.

C’est bien beau de ne pas bombarder des terroristes sous prétexte que c’est précisément ce qu’aimeraient ces terroristes, mais quelle est la différence entre bombarder des cibles et fournir les armes du bombardement à d’autres, demande-t-elle ? Le premier ministre n’a jamais pu expliquer pourquoi il n’était pas possible de faire les deux — frappes aériennes et travail de formation sur le terrain — en même temps.

Au final, la mission sera plus petite et plus grande, pacifiste et belliqueuse, différente… mais pareille, souligne Robyn Urback. Venant de la part d’un parti qui dénonçait le manque de clarté du plan de Stephen Harper pour contrer le groupe EI, c’est un peu paradoxal, écrit-elle.

Dans le Ottawa Citizen, le chroniqueur Terry Glavin écrit pour sa part une chronique très critique de la décision d’Ottawa. Il qualifie la conférence de presse de lundi de ramassis de banalités pour présenter, essentiellement, du vide. Parce qu’au final, rien ne justifie de cesser les frappes aériennes parce que le Canada désire faire plus de formation sur le terrain, pense Glavin.

Chroniqueur pour le groupe Postmedia, Andrew Coyne livre sur le même sujet une chronique à lire à l’envers — toute en ironie, donc : il se met dans la peau d’un Justin Trudeau qui reconnaîtrait les paradoxes de sa position sans s’en rendre compte.

Ainsi : les bombardements sont utiles pour faire reculer l’ennemi ciblé et restreindre ses capacités militaires et financières ? Oui, mais ces bombes ne font pas ce que personne n’a jamais dit qu’elles faisaient — du travail humanitaire —, alors il faut arrêter ça, n’est-ce pas ?

Le Canada ne peut pas tout faire… alors il fera ce que personne ne lui a demandé de faire, c’est-à-dire cesser de combattre directement le groupe EI, poursuit Coyne. Tout le monde sait de toute façon que la meilleure aide qu’on puisse apporter est de fournir de l’essence en restant en retrait de l’action.

Un appui tout de même pour le premier ministre : celui de l’équipe éditoriale du Globe and Mail, qui estime que le plan Trudeau n’est pas si bête qu’il n’y parait… même si le premier ministre est incapable d’expliquer pourquoi.

La directrice sans pouvoir

Les 100 jours du gouvernement Trudeau ont été soulignés à grands traits cette semaine… ce qui a permis de passer sous silence le dixième anniversaire de l’entrée en fonction de Stephen Harper. Directrice de la dernière campagne des conservateurs, Jenni Byrne saisit cette occasion pour lever un voile sur les coulisses de ce qui a mené à la défaite de son parti.

Dans une lettre publiée par le Globe and Mail, Byrne soutient que les conservateurs ont perdu parce que les Canadiens voulaient du changement, d’abord et avant tout. Il n’y avait rien à faire contre ça, suggère-t-elle.

Quoique… Byrne cite deux erreurs stratégiques qui ont nui aux conservateurs (et avec lesquelles elle n’était pas d’accord) : l’enjeu du niqab et la décision d’attaquer les néodémocrates, alors que les conservateurs avaient passé les quatre années précédentes à dire que les libéraux étaient l’ennemi à combattre.

Sur le site de iPolitics, Susan Delacourt écrit que la chronique de Byrne — une directrice qui ne dirigeait pas, remarque-t-elle — permet d’éclaircir quelques mystères… tout en approfondissant l’intrigue générale qui entoure la campagne des conservateurs.