Cent jours en apesanteur

Le temps des décisions approche pour le premier ministre, Justin Trudeau.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Le temps des décisions approche pour le premier ministre, Justin Trudeau.
Le sondage Léger publié mardi le disait en tout chiffre : le Canada raffole de Justin Trudeau et de son gouvernement. Avec des appuis de 50 % à travers le pays et une popularité personnelle immense, tout baigne pour le nouveau premier ministre. Du moins jusqu’ici : car le vrai travail commence à peine, rappelle-t-on à l’interne comme à l’externe. Regard.
 

Peu importe les indicateurs, la conclusion est la même : après 100 jours de pouvoir, les libéraux fédéraux sont en apesanteur. Portés par une onde gravitationnelle, dirait-on. Loin devant tout le monde, enrobés de teflon et au diapason des attentes des Canadiens.

Du moins le sondage Léger publié mardi dans Le Devoir illustrait-il que l’habituelle période de grâce de 100 jours dont bénéficie normalement un nouveau gouvernement a été particulièrement douce pour les libéraux.

Ils sont aujourd’hui crédités de 49 % d’intentions de vote, 22 points devant les conservateurs, et 34 devant les néodémocrates… En quatre mois, les libéraux ont gagné près de 10 points d’appui (en comparaison, ceux de Philippe Couillard étaient stables après la même période suivant leur élection en 2014).

Dit autrement : il y a longtemps que les Canadiens avaient autant aimé leur gouvernement.

Mais tant les observateurs que les stratèges libéraux sont bien conscients du caractère symbolique de ces chiffres. D’une part, la marque des 100 jours est d’abord un point de référence médiatique : un mandat en dure près de 1500, après tout. Et d’autre part, il est facile de demeurer populaire quand on n’a pas encore pris de grande décision, reconnaît un conseiller de M. Trudeau.

« On en est encore à mettre la table, dit-il. Le budget n’est pas déposé, l’agenda législatif n’est pas encore là. Mais le sondage montre que les gens sont prêts à nous donner la chance de mettre en oeuvre notre programme. Les grandes décisions vont venir avec les projets de loi, bien sûr, mais la population est à l’écoute pour le moment. »

Le coup de sonde n’est ainsi qu’une manière de juger des premiers pas d’un gouvernement qui a voulu imposer dès le début un puissant contraste par rapport au règne conservateur.

Les « vraies » décisions

Le cabinet paritaire en était un exemple frappant : plus de femmes, plus d’autochtones, plus de diversité. Même chose pour la manière de communiquer — là où les conservateurs fuyaient les micros, Justin Trudeau et ses ministres multiplient les interventions publiques (sans toutefois donner beaucoup de détails au final, remarquent plusieurs observateurs).

Le ton est différent, la forme aussi. Mais au-delà de ça ? Difficile de juger sur le fond, car les libéraux ont eu le pied léger sur les « vraies » décisions.

Il y a bien eu la baisse d’impôt pour la classe moyenne ; le programme d’accueil des réfugiés syriens ; les premiers pas d’un changement de direction en politique étrangère ; plusieurs gestes d’intention posés envers les autochtones ; une reprise de collaboration avec les provinces ; beaucoup de discussions sur la marijuana ; le rétablissement du formulaire long du recensement… Mais peu importe le dossier, le même scénario se répète, remarque le politologue Nelson Wiseman, directeur du Programme d’études canadiennes à l’Université de Toronto.

Imprimer sa marque

« C’est un gouvernement qui nous parle toujours des processus, mais à peu près jamais de politiques, dit-il en entretien. On pellette vers l’avant. Les changements climatiques ? On dit qu’on va consulter les provinces. Les autochtones ? On rencontre les intervenants pour savoir quelle enquête tenir. Le Sénat ? On a un comité qui va choisir des sénateurs, et on verra ensuite comment la Chambre haute peut fonctionner. Les infrastructures ? Il y a eu une réunion pour voir comment procéder. C’est toujours la même chose. Des processus, pas de politiques. »

Or, il n’est pas vrai que 100 jours sont trop courts pour imposer une marque, dit M. Wiseman en rappelant les « 60 jours de décisions » de Lester B. Pearson, ou même Stephen Harper — qui avait été très actif dans les premiers mois de son premier mandat, il y a dix ans (dépôt d’un budget, entre autres).

« Le calendrier parlementaire a joué contre nous, soutient le proche conseiller de M. Trudeau à qui Le Devoir a parlé jeudi. Mais il y a que ce sera notre manière de faire : prendre un peu plus de temps pour tenter de bâtir des consensus, s’assurer que tout le monde est entendu. » Le dossier des oléoducs (qui risque d’être une pierre d’achoppement importante pour les libéraux) est un bon exemple, dit-il. « C’est évident qu’on ne pourra pas faire plaisir à tout le monde. Mais on sera plus proche d’un consensus si on a parlé à tout le monde avant. »

 

Réalité

Sur le dossier des pipelines comme ailleurs, concilier des principes et des promesses avec la réalité des choses pourrait s’avérer difficile pour les libéraux. L’état de l’économie forcera des déficits plus élevés que les 10 milliards évoqués en campagne, a déjà reconnu Justin Trudeau ; la vente de jeeps blindés à l’Arabie saoudite ou la transformation de la mission contre le groupe armé État islamique ont valu au gouvernement son lot de critiques ; etc.

Pour Frédéric Boily, politologue et professeur au campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, ce sont là les premiers éléments d’une sorte d’« épreuve des faits » qui est incontournable en politique. « On voit avec les sondages que la lune de miel se poursuit, mais on voit aussi des nuages poindre à l’horizon, disait-il mercredi. La situation économique n’est pas bonne, surtout dans l’Ouest. Le projet Énergie Est est déjà un beau casse-tête et va insatisfaire des gens. Il y a du retard dans l’accueil des réfugiés syriens, on se rend compte que c’est plus compliqué que prévu. »

« Ce sont de premiers nuages, qui pourraient mener à de l’impatience dans la population, ajoute-t-il. Mais c’est vraiment avec le premier budget qu’on pourra voir où les libéraux s’en vont, comment ils composent avec la situation. Pour l’instant, le bilan est forcément incomplet. »

Mais M. Boily juge tout de même que les premiers 100 jours ont été fructueux pour les libéraux. « La population est clairement derrière M. Trudeau, il vogue sur un nuage. Il s’est bien débrouillé sur la scène internationale, malgré des problèmes de ton quand il a réagi sur les dossiers des attentats de Paris et de Ouagadougou [où six Québécois sont décédés]. Le changement général de ton plaît à une majorité de la population. »

Le ton

Invité à identifier quelques faux pas commis par le gouvernement depuis son assermentation, le conseiller de Justin Trudeau reconnaît que la réaction du premier ministre aux deux attentats terroristes n’était pas nécessairement la bonne. « Il est encore en train de trouver le ton, dit-il. Mais quand il s’agit de tragédies humaines comme celles-là, il y aura toujours des gens pour trouver qu’on n’en fait pas assez, et d’autres qui pensent qu’on en fait trop. »

Autre dossier mal géré : celui de l’aide médicale à mourir, alors qu’Ottawa a donné l’impression de vouloir contester la loi de Québec, ce qui n’était pas l’intention du gouvernement, soutient le stratège libéral. « Ça a été un départ difficile, mais on a rattrapé la balle », dit-il.

Malgré les critiques qu’il soulève par rapport au manque d’action concrète de ce gouvernement, Nelson Wiseman estime qu’il n’y a pas eu de faux pas majeur commis durant ces 100  jours. Selon lui, il est tout à fait « normal » que les libéraux soient si hauts dans les sondages. « Le contraire m’étonnerait, dit-il. Sauf qu’à partir de maintenant, ils ne peuvent que perdre des points, peu importe ce qu’ils feront », pense le professeur.

Le ministre Marc Garneau, ex-astronaute, pourra en ce sens prévenir ses collègues : il y a nécessairement un retour sur terre après un séjour en apesanteur.


 
6 commentaires
  • Serge Côté - Abonné 13 février 2016 02 h 41

    Un vent favorable.

    Après le règne pénible de Stephen Harper, la venue de Justin Trudeau est comme une bouffée d'air frais.

  • Normande Poirier - Inscrite 13 février 2016 09 h 21

    Précisions

    Étonnant que vous évoquiez à l’appui de votre article le sondage de L et L paru la semaine dernière dans les journaux. On indiquait bien que le sondage accordant un fort appui à JT n’était pas probabiliste : ce qui signifie « un sondage n’ayant pas d’assise scientifique de calcul d’erreur ».

    Comme les pourcentages avancés par la firme ne subiront pas le test d’élections, et que, de plus, lors de récentes élections (Québec, Canada), L et L est plutôt tombé à côté de la plaque, je suis d’avis qu’il faudrait manipuler les pourcentages des sondages de la semaine dernière avec grande précaution.

  • Daniel Bérubé - Inscrit 13 février 2016 11 h 28

    Serait-il possible,

    qu'après le passage de Harper, qui nous a apporté une droite "intensifié", s'approchant parfois du the party américain, fasse en sorte que le parti libéral devienne un parti du centre gauche, voir de la gauche ???

    Le passage de Harper semble avoir apporté une droite qui n'avait jamais été vu au Canada, à "son" Kanada ! Et je ne serais pas surpris que ce nouveau "Kanada" ait sa popularité dans le ROC, qui s'approche beaucoup plus de la mentalité américaine que celle du Québec. (ou Kébec quand nous le voyons sous la gouverne de Couillard...) ;-)

  • Frédéric Jeanbart - Inscrit 13 février 2016 14 h 26

    Ouais...

    C'est plutôt un sondage qui permet d'évaluer la performance des médias qui ont moussé sa personalité et son look plus qu'autre chose. Enfin, on peut dire que c'est toujours mieux que Harper, mais pas grand chose permet de le constater concrètement (orientation de l'énergie toujours sur le pétrole des sables bitumineux, vente d'armes à une dictature violente, entente trans-pacifique que l'on semble avoir oublié - qu'en est-il? -, etc.).

  • Patrick Daganaud - Abonné 13 février 2016 17 h 55

    Question de teintes

    Après la noirceur de Harper, la grisaille de Trudeau en fait l'immaculée conception.

    Mais de quoi la population est-elle tant impressionnée?