De la glace au gril parlementaire

Photo: Tom Hanson La Presse canadienne

Le ministre Hunter Tootoo est un habitué des régions nordiques, lui qui, originaire de Rankin Inlet, est le nouveau représentant du Nunavut à la Chambre des communes. Aussi était-il dans la logique des choses que ce soit lui qui brise la glace au Sénat. Hunter Tootoo s’est prêté au jeu d’une période de questions ministérielles à la Chambre haute, une première dans l’histoire canadienne, et une nouvelle étape dans cette grande réforme de l’institution que promet le gouvernement de Justin Trudeau.

Symbolique

 

Le Sénat fonctionne de la même façon que la Chambre des communes : débats, comités parlementaires et votes sont au menu. L’opposition y a aussi le droit d’interroger les sénateurs du gouvernement au cours d’une période quotidienne de questions. Mais voilà : alors qu’il était encore dans l’opposition, Justin Trudeau avait expulsé les sénateurs de son caucus. Du coup, le gouvernement libéral ne compte plus de sénateurs dans ses rangs qui pourraient répondre de ses décisions à la Chambre haute. La période quotidienne de questions n’a donc jamais eu lieu depuis l’élection du 19 octobre dernier. Tout au plus y a-t-il eu deux courtes séances au cours desquelles des sénateurs en ont profité pour interroger des présidents de comité parlementaires, qui étaient parfois des conservateurs !

Le Sénat a donc proposé que des ministres se présentent devant les sénateurs pour répondre à leurs questions, à raison d’un par semaine. Le gouvernement a accepté et c’est à M. Tootoo, le ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière, qu’est revenue la tâche de tester la chose mercredi. « Je suis heureux de comparaître devant le Sénat ici aujourd’hui », a-t-il lancé lors de sa première intervention.

Quelques heures plus tôt, M. Tootoo avait blagué sur son statut de pionnier. « Vous savez, c’est symbolique que ce soit moi qui, comme vous dites, brise la glace, puisque je suis le ministre du Nunavut. Et c’est d’autant mieux que ce soit moi qui sois le premier à comparaître devant le Sénat que je viens d’un endroit, le Nunavut, où on a des gouvernements de consensus. » Dans les territoires, les politiciens n’appartiennent pas à un parti politique. Le premier ministre et les ministres sont choisis après l’élection, parmi les élus, par consensus de l’Assemblée législative.

Pour sa comparution, M. Tootoo a pris place à un pupitre situé dans l’allée centrale de la Chambre haute, juste devant l’huissier au bâton noir et derrière deux employés du Sénat. La première question est venue du leader conservateur, Claude Carignan, qui est d’ailleurs à l’origine de cette initiative. Puis libéraux, conservateurs et indépendants ont tour à tour interrogé le ministre. Ce dernier, chaque fois, s’est levé pour lire des notes tirées d’un épais cartable.

La séance a été aux antipodes du spectacle acrimonieux et partisan que représente la période de questions à la Chambre des communes. Les questions, pointues, et les réponses, factuelles, ont porté sur des enjeux certes moins affriolants mais très concrets : indemnisation des pêcheurs touchés par l’élargissement des aires marines protégées, renouvellement de la flotte de la Garde côtière, protection des stocks de homard, aquaculture, saumon modifié génétiquement.

Il n’est pas anodin que ce soit le ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière qui soit le premier à se prêter au jeu. Le sénateur Carignan avait justifié en partie cet exercice par le fait qu’à l’élection du 19 octobre dernier, le Parti libéral a balayé les quatre provinces de l’Atlantique. Résultat : il n’y a aucun député de cette région pour demander des comptes au gouvernement à propos d’enjeux qui la touchent plus spécifiquement. Outre M. Carignan, tous les sénateurs conservateurs qui ont pris la parole mercredi proviennent des Maritimes.

À la fin de la période de questions de 30 minutes, M. Carignan s’en est dit satisfait. « C’était un très bon exercice. On veut continuer. Parce que c’est intéressant d’avoir un ministre qui peut aller plus en profondeur sur les questions touchant son ministère. » Selon M. Carignan, « les gens vont mieux comprendre ce qu’on fait ici et réaliser qu’on a des connaissances. Cela fait partie de notre objectif de mieux communiquer avec les Canadiens à propos de ce qu’on fait ».

Le premier ministre Justin Trudeau s’est engagé à nommer rapidement cinq sénateurs, dont un jouera le rôle de leader du gouvernement à la Chambre haute. En théorie, cette personne pourra alors répondre aux questions de l’opposition. Mais James Cowan, qui agit à titre de leader des sénateurs libéraux expulsés, espère que cela ne tuera pas dans l’oeuf les nouvelles séances de questions ministérielles.

« En ayant un ministre qui vient nous parler de son ministère, on s’attend à ce qu’il en sache davantage qu’un leader du gouvernement à propos de toutes les questions relatives au gouvernement. »



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