Les médecins demandent le droit de refuser sans rediriger

Photo: Ugurhan Betin / Getty Images

Les médecins devraient avoir le droit de refuser de prodiguer de l’aide à mourir à leurs patients. Et ils devraient aussi avoir le droit de refuser de rediriger vers un confrère mieux disposé les patients qui demandent à mourir. Selon l’Association médicale canadienne (AMC), cette protection de la liberté de conscience du corps médical n’affectera pas pour autant l’accès des malades à l’aide médicale à mourir.

L’AMC comparaissait mercredi soir devant le comité parlementaire mixte devant proposer au gouvernement des façons d’encadrer l’aide médicale à mourir dans la foulée de la décision de la Cour suprême. L’AMC dit avoir consulté ses membres longuement. Résultat : 30 % d’entre eux se disent disposés à prodiguer activement la mort aux malades qui n’en peuvent plus de souffrir. Une majorité des autres seraient disposés à rediriger vers un autre médecin un patient désireux de mourir.

« Pour les autres médecins, rediriger les patients pour de l’aide à mourir serait catégoriquement inacceptable d’un point de vue moral. Pour ces gens, cela équivaut à de la participation forcée », a expliqué Jeff Blackmer, le vice-président de l’AMC. Le sénateur libéral Serge Joyal a demandé s’il fallait s’inquiéter que 70 % des médecins refuseraient d’offrir cette aide.

« Nous nous attendons à ce que seulement 3 % des gens considèrent cette option et il y a environ 82 000 médecins membres de l’AMC […], alors c’est important de remettre tous ces chiffres en perspective », a répondu la présidente de l’AMC, Cindy Forbes. M. Blackmer a renchéri. « Ce 30 % représente 24 000 médecins. Alors je peux affirmer à ce comité que l’accès ne posera pas de problème. […] Établir un lien entre l’accès et l’objection de conscience est une fausse dichotomie. Il n’y a pas de lien. »

M. Blackmer a rappelé qu’aucune juridiction autorisant l’aide médicale à mourir n’oblige les médecins à l’offrir et pourtant, aucune n’éprouve de problème d’accès. La loi québécoise sur les soins de fin de vie permet aux médecins et pharmaciens de refuser les soins euthanasiques, mais elle leur commande d’aider le patient à trouver un professionnel qui le fera. La Cour suprême a établi dans sa décision qu’aucun médecin ne devrait être obligé d’apporter cette aide à mourir.

Selon l’AMC, le défi sera davantage de permettre l’accès à l’aide médicale à mourir en zone rurale ou nordique.

Attendre avant de mourir

Une des questions que les parlementaires devront trancher est la durée du délai qui devrait être imposé au patient entre sa demande de mort et l’administration de celle-ci. Les témoins entendus en comité ont suggéré qu’il soit modulé en fonction de la situation du patient.

« Le temps d’attente devrait être proportionnel au temps de vie que la personne perdrait », a expliqué Monica Branigan, de la Société canadienne des médecins en soins palliatifs. « Par exemple, on devrait répondre beaucoup plus rapidement à une femme atteinte d’un cancer du sein qui n’a plus que quatre semaines à vivre et qui fait cette demande qu’à un jeune homme de 21 ans qui vient d’apprendre que sa moelle épinière a été endommagée et qui ne peut imaginer sa vie dans un fauteuil roulant. »

Par ailleurs, le président du comité, le libéral Rob Oliphant, s’est demandé si, en exigeant que le patient soit encore capable de réclamer l’aide à mourir au moment de son administration, cela n’aurait pas pour effet de précipiter les choses.

« Est-il possible que d’exiger cette capacité accélère cette mort parce que quelqu’un voudra prendre cette décision pendant qu’il est encore capable de le faire ? Et ce, même s’il pourrait encore jouir de quelques mois de vie de qualité ? »

7 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 28 janvier 2016 06 h 46

    Ils ne devraient pas décider ...

    jamais à la place de leurs patients. Ce sont aux patients et à eux seuls de décider de leur vie ou de leur mort, certainement pas aux médecins. Ils doivent respecter ce choix, quel qu'il soit à mon avis.

  • Roxane Bertrand - Abonnée 28 janvier 2016 08 h 02

    Obligation professionnelle

    En tant que professionnel, quand quelqu'un demande vous demande de l'aide, le code de déontologie vous oblige de lui répondre, à quelques détail près. Toutefois, si vous n'êtes pas le professionnel dont il a besoin, votre devoir est de l'orienter vers celui dont il a besoin. C'est la règle....écrite!

    S'opposer au transfert par conscience consiste à mettre ses propres valeurs au dessus de celles des patients ...ce qui est encore une fois contraire aux règles.

    Pourquoi certains professionnels serait dispenser de cette obligation? S'objecter par conscience...ce ne sont pas des juges et ils n'ont pas reçu leur position de Dieu!

  • Michel Lebel - Abonné 28 janvier 2016 08 h 32

    Une notion réelle mais circonscrite

    L'objection de conscience est une notion circonscrite au plan juridique, sinon aucun État ne pourrait fonctionner!! Un médecin ou un-e infirmier-ère peut refuser en conscience de donner une injonction léthale. Pourrait-il refuser de rediriger un patient qui le lui demande? J'en doute, mais ce sera aux tribunaux d'en décider.

    M.L.

    • Clermont Rodrigue - Abonné 29 janvier 2016 17 h 15

      Vous ne faites pas la distinction entre "INJONCTION léthale" et "INJECTION léthale"? Vous nous avez habitués à plus de précision… La peine de mort infligée par un juge constitue-t-elle une "injonction léthale"?

  • Yvon Bureau - Abonné 28 janvier 2016 09 h 51

    Encourageant+++

    La Loi devrait, comme au Québec, obliger le médecin à rediriger. Respect de la personne en fin de vie jusqu'à sa fin oblige!

    Cet article est encourageant. De plus en plus les personnes en fin de vie seront éclairées et libres face aux traitements et face à l'accompagnement de fin de vie. Encourageant aussi le fait de savoir que la très grande majorité des médecins et des soignants se centreront sur le seul intérêt de la personne en fin de vie, sur ses valeurs, sur sa conscience, sur sa liberté de choix. Encourageant tout cela, car ça va augmenter la sérénité chez les patients, bonifier chez les soignants la paix clinique, diminuer le nombre des suicides et des aides au suicide et des meurtres par compassion, apporter un mieux-être dans les établissements de soins.

    Une énorme conviction : est très porteur de meilleur chez les soignants le fait de parler des soins de fin de vie appropriés, personnalisés+++, proportionnés. Les décisions vont plus facilement de soi, et pour le meilleur.

    • Sylvain Auclair - Abonné 28 janvier 2016 13 h 59

      Pas d'accord. La loi fédérale ne devrait pas se mêler de ces questions. Il suffit à Ottawa de remplacer l'article abrogé par la cour par une obligation de passer par les procédures fixées par les provinces. C'est aux provinces de réglementer l'exercice de la médecine.

  • Gilles - Abonné 28 janvier 2016 16 h 34

    Refuser de rediriger: un refus de soigner

    La loi québécoise définit l'aide à mourir comme un soin. Un médecin qui refuserait de rediriger un patient vers un autre médecin refuserait essentiellement de permettre à son patient d'obtenir les soins auxquels il a droit pour terminer dignement sa vie.
    Refuser de soigner, est-ce légal?
    Gilles Gougeon
    Montréal