Ouvrez les frontières!

La « sécurisation » des frontières a échoué, dit François Crépeau. Sur cette photo prise en septembre dernier, des dizaines de migrants attendent à la frontière de la Hongrie et de la Serbie. Plusieurs pays européens ont réinstauré des contrôles aux frontières, tandis que d’autres ont érigé des clôtures.
Photo: Armend Nimani Agence France-Presse La « sécurisation » des frontières a échoué, dit François Crépeau. Sur cette photo prise en septembre dernier, des dizaines de migrants attendent à la frontière de la Hongrie et de la Serbie. Plusieurs pays européens ont réinstauré des contrôles aux frontières, tandis que d’autres ont érigé des clôtures.

La migration « dans les gènes », l’espèce humaine a « conquis la planète en se déplaçant ». Et le mouvement n’est pas près de se tarir, avertit François Crépeau. Alors que l’Europe aura vu plus d’un million de migrants entrer sur son territoire en 2015, le rapporteur spécial des Nations unies pour les droits de l’homme et des migrants renouvelle son appel à organiser ces flots plutôt que de tenter de les empêcher. Rigoureux et lucide, il jette un regard pragmatique, mais sensible, sur la situation.

Son constat est simple : la « sécurisation » des frontières est un échec, une illusion pour les pays de destination, et un écueil meurtrier pour ceux qui cherchent à s’y rendre. En 2015, plus de 5300 migrants sont morts en essayant d’atteindre l’Europe, dont au moins 3770 en mer Méditerranée, a indiqué l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) quelques heures avant que ne vienne 2016.

Le contrôle frontalier de plus en plus serré renforce la clandestinité. Le migrant n’est « irrégulier » que parce que l’on a érigé un mur légal ou physique, expose le juriste. « Toute migration irrégulière vient de trois facteurs : les facteurs de répulsion, les facteurs d’attraction et la barrière qu’on érige entre les deux. »

Il déconstruit par la même occasion l’opposition entre « migrants », qui n’auraient soi-disant pas besoin d’assistance, et « réfugiés », protégés notamment par la Convention de 1951. Les humains qui n’arrivent pas à nourrir leur famille vivent aussi une forme de violence, dit-il, et entament des « migrations de survie », une stratégie normale.

Les réfugiés sont attirés par la sécurité de nos pays. Ceux taxés de « migrants illégaux », en fait à la recherche d’une sécurité économique, sont quant à eux drainés par un marché clandestin de l’emploi. « Si les employeurs prêts à les embaucher, à faire des profits grâce au non-respect du droit du travail, n’existaient pas, ils ne viendraient pas. »

Pour sortir tous ces expatriés vulnérables, migrants ou réfugiés, de la clandestinité, François Crépeau invite donc à libéraliser le régime des visas. « Si, au lieu de payer 20 000 $ à des passeurs, on leur demandait de payer 2000 $ pour un visa, on aurait les ressources pour s’organiser. Les migrants pourraient aller et venir selon les emplois disponibles », expose-t-il. Il cite l’exemple des Européens de l’Est partis au Royaume-Uni et en Irlande lors de l’ouverture des frontières en 2005, dont les deux tiers sont repartis lors de la crise économique de 2007-2008.

En attendant, il faut cependant sanctionner les employeurs — plutôt que les sans-papiers — et instaurer un « pare-feu » entre les services d’immigration et les autres services de l’État. « Ce n’est le rôle ni des écoles ni des hôpitaux d’effectuer des contrôles migratoires sur les personnes qui s’y présentent. » Et les migrants ont des droits, passe-t-il son temps à devoir répéter.

Être plus ambitieux

Suivant ce raisonnement, les 25 000 réfugiés syriens attendus par le Canada d’ici fin février prennent des proportions minuscules. La crise syrienne pourrait très bien se régler entre pays plus favorisés, et pas seulement en Europe. François Crépeau émet une hypothèse au fil de la conversation : « Si on décidait d’accueillir les 4 millions [de migrants] qui sont en ce moment en Turquie, au Liban et en Jordanie, sur une période de huit ans, sur un continent de 500 millions de personnes [population de l’Union européenne], ça fait à peine un millième de la population à absorber. »

En ajoutant aux pays riches — 28 pays européens, 2 en Océanie et 2 en Amérique du Nord — ceux qui ont aussi une tradition d’immigration, comme le Brésil, l’Argentine ou le Chili, la masse s’élève à 1 milliard d’habitants.

« Pourquoi pas ? On l’a fait pour 3 millions d’Indochinois il y a 40 ans. Nous sommes aujourd’hui plus riches et plus nombreux. » M. Crépeau a déjà même suggéré au gouvernement Trudeau de prendre l’initiative de convoquer un sommet pour établir une clé de répartition mondiale.

Pas de voix politique

Pourquoi pas, justement ? Force est de reconnaître que l’idéal de mobilité, dont les dirigeants se gargarisent, ne serait finalement qu’applicable aux capitaux et aux biens.

Si la situation est si difficile à faire évoluer, c’est parce que les migrants n’ont pas de voix politique. « Il ne faut pas blâmer le système démocratique, c’est le meilleur que l’on ait inventé, mais il fonctionne à l’incitatif électoral. Et les migrants n’existent pas, ils ne votent pas », expose le rapporteur spécial en citant les 240 millions de personnes mobiles dans le monde.

C’est aussi son travail de porter leur voix aux dirigeants. Élu depuis 2011 à cette fonction onusienne, celui qui est également professeur de droit à l’Université McGill produit quatre rapports par année : deux sur des thématiques migratoires et deux sur des pays qu’il visite.

Il reste modeste (« c’est juste des rapports, ça prend la poussière »), mais optimiste sur leurs effets collatéraux. « Les États du Conseil des droits de l’homme peuvent s’y référer pour poser des questions plus pointues et les ONG s’en servent. D’autres personnes prennent le relais. » Après qu’il a rapporté que la durée de détention des migrants « irréguliers » atteignait jusqu’à dix-huit mois à certains endroits en Italie, cette période a été ramenée à trois mois.

De ses visites, il ne retient toutefois pas que les piètres conditions de détention et les violations des droits des migrants. « Ce que j’ai senti partout, c’est la résilience. Les migrants sont déjà sortis des centres de détention dans leur tête, ils sont en avant de nous, ils sont entrepreneurs. Et c’est ce qu’ils font bien, prendre des risques et démontrer leur courage, ce que je trouve extrêmement inspirant. »

12 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 4 janvier 2016 07 h 20

    Une fuite en avant?

    Je ne suis pas convaincu que la migration généralisée soit la meilleure solution. Elle me semble une fuite en avant, les problèmes demeurant. Vaudrait mieux s'attaquer aux causes de ces migrations, soit les guerres, la faim, le partage de la richesse, la désertification, etc.


    Michel Lebel

    • André Côté - Abonné 4 janvier 2016 09 h 33

      Vous avez peut-être partiellement raison, mais vous savez, la faim et la désertification sont fonction des changement du climat, les richesses naturelles s'épuisent, les guerres s'invitent partout et créent de conditions vie impossibles... Alors, quand ces conditions s'imposent à vous et à votre famille, vous faites quoi pour survivre?

    • Gilles Théberge - Abonné 4 janvier 2016 09 h 51

      Moi Sissi je ne suis pas convaincu de la sagesse d'une telle position. Cela m'apparaît comme étant davantage baisser le bras devant un problème apparemment insurmontable soit l'état de guerre.

      A supposer que le situation continue de se dégrader à travers le monde, combien de migrants devront nous accueillir? C'est sans compter les migrants des changements climatiques.

      Est-ce possible d'accueillir la "moitié" du monde, étant donné que l'hémisphère sud deviendra invivable à terme...

    • Michel Lebel - Abonné 4 janvier 2016 11 h 33

      @ André Côté,

      Je pensais en termes de solution politique globale. Je ne trouve pas que le déracinement de milliers, de millions de personnes, soit la meilleure solution. Je comprends cependant bien facilement que le migrants veulent sauver leur peau, la leur et celle de leur famille. Améliorer aussi leur misérable sort. Dans la même situation, je ferais peut-être la même chose. Accueillons dans la joie et la générosité les migrants qui viennent présentement en sol canadien.

      M.L.

  • Bernard Terreault - Abonné 4 janvier 2016 08 h 11

    Accueuil ou simple laissez-passer ?

    Même si cela est absolument vrai, cela n'avance pas le débat de dire que l'humanité a toujours été en mouvement et que nous sommes tous des immigrants ou descendants d'immigrants. Mais cela s'est rarement fait dans l'harmonie avec thé et gâteaux pour les nouveaux arrivants. Pour ne donner que l'exemple bien connu de l'Europe, elle s'est peuplée par vagues successives de peuplades "barbares" arrivant d'Asie centrale, Celtes, puis Germains, puis Hongrois, plus quelques incursions de Huns, de Mongols, puis de Turcs. Et nos "ancêtres gaulois", ont-il massacré une population antérieure dans ce territoire aujourd'hui appelé France? Et notre Amérique, est-ce de bon gré que les Amérindiens nous ont fait la place? Et plus récemment, oui l'Amérique laissait entrer les Européens, à condition qu'ils se débrouillent, sans un sou d'aide. Et les Noirs d'Amérique à quel titre sont-ils arrivés? Comme esclaves, les fers aux pieds! Le fait est, qu'aujourd'hui, on se sent obligé de, ou bien loger, nourrir les réfugiés, leur donner des cours de langue, les soigner et accomoder leurs enfants dans les écoles -- ou bien les refuser. On ne supporterait plus la vue de ghettos ou de bidonvilles où s'entasseraient les immigrants misérables travailllant au noir ou autrement exploités, ce qui a été le lot de beaucoup de nos ancêtres aux 19ième et 20ième siècles.

    • Sylvain Auclair - Abonné 4 janvier 2016 09 h 56

      Et imaginez si, en plus de tous les services sociaux, il y avait un revenu de citoyenneté! Les réticences n'en seraient que plus grandes, non?

  • Richard Lupien - Abonné 4 janvier 2016 08 h 35

    S'attaquer aux causes ?

    Mais qui ferait cela ? Ce sont justement les perspicaces gouvernements impérialistes qui les " créent " ces guerres.

    Et les multinationales, ((( qui à l'exemple de la compagnie de production des bananes DOLE qui désertifie et répand ses pesticides sur l'Amerique centrale pour qu'on ait nous note " belle ptite banane " à chaque matin )))), arrivent partout avec leurs gros sabots souillés.

    mais tout cela est une longue histoire qui a commencé avec le colonialisme et nous n,avons pas les mains bien propres, nous les occidentaux bien riches.

    Richard Lupien
    Ormstown

  • Jean-Pierre Blanchard - Inscrit 4 janvier 2016 08 h 56

    Migration

    On parle toujours de migrants mais jamais de l'islam, cette supposée religion avec sa charia et ses vêtements avilissants et provocateurs; nous en avons reçu beaucoup de migrants qui ont respecté nos coutumes et nos lois et qui n'ont pas essayé de nous imposer leur religion et leurs coutumes. Être trop tolérant est pire que d'être intolérant.

  • Micheline Marier - Abonné 4 janvier 2016 09 h 17

    Enfin, l'ouverture

    Voici enfin quelqu'un qui va dans le sens de l'histoire de l'humanité. François Crépeau exprime ce que je pense depuis longtemps. La fermeture des frontières ne résout rien, si ce n'est de fournir du cheap-labor aux patrons, car elle n'arrête pas qui veut sauver sa peau ou améliorer son sort.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 4 janvier 2016 15 h 11

      "La fermeture des frontières ne résout rien, si ce n'est de fournir du cheap-labor aux patrons" ?

      C'est plutôt l'ouverture des frontières qui fournit du cheap-labor aux patrons.