Justin Trudeau: le pouvoir en héritage

Leader connu et médiatiquement reconnu, Justin Trudeau était le bon candidat pour accéder au pouvoir dans le registre politique actuel.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Leader connu et médiatiquement reconnu, Justin Trudeau était le bon candidat pour accéder au pouvoir dans le registre politique actuel.

« Inquiétant » ! Au lendemain de l’élection de Justin Trudeau à la tête du gouvernement fédéral, le 19 octobre dernier, le magazine L’Obs constate, puis sonne l’alarme : au Canada, mais également aux États-Unis avec les Bush, en Inde avec les Nehru-Gandhi ou au Japon avec les Abe, des dynasties familiales donnent de plus en plus cette impression de s’accrocher au pouvoir. Un phénomène à l’« ampleur déroutante », écrit le plus grand magazine français, forcément « inquiétant » puisqu’il vient, avec ces tonalités plutôt aristocratiques de filiation du pouvoir, miner les démocraties occidentales. Rien de moins.

Le pouvoir remis dans les mains de Justin Trudeau, et indirectement de sa femme, Sophie Grégoire, et de sa descendance, comme un simple héritage familial : la critique est sévère, mais elle repose surtout sur une analyse lapidaire qui ne cible pas la bonne dérive. C’est qu’au-delà des apparences, les urnes, en octobre dernier, n’ont pas tant célébré le fils de l’autre, comme le laisse entendre L’Obs. Elles ont plutôt fait crier une nouvelle incarnation de la personnification de la politique, de la mise en commerce du politicien plus que de sa mise en idées.

L’ascension de Justin Trudeau, ce serait l’affaiblissement d’une grande politique au profit d’une politique du paraître, de l’image, de l’émotion et parfois du vide, avec à la clef des conséquences sur la démocratie tout aussi délétères qu’une quelconque transmission familiale du pouvoir.

« Le registre de la représentation politique a changé, résume le sociologue Joseph Yvon Thériault, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie de l’UQAM. Dans les démocraties occidentales, les partis politiques ne trouvent plus désormais de racines profondes dans un bassin solide d’adhérents. Ils sont devenus des boîtes dans lesquelles on construit des programmes politiques en fonction de thèmes rassembleurs du moment. Ils se cherchent ensuite un porte-parole, un véhicule pour vendre une programmation de pouvoir. Ce doit être un leader connu et médiatiquement reconnu. Et, en ce sens, ce qui a fait de Justin Trudeau le bon candidat n’est pas tant lié à sa famille, mais plus au fait qu’il avait déjà une place dans l’espace médiatique. » « La filiation a contribué à son image de marque, ajoute la politicologue Dalie Giroux, de l’Université d’Ottawa, mais ce n’est pas elle qui l’a fondée. »

 

Politique et registre commercial

Image de marque ? Le registre politique est bel et bien en mutation, au pays comme ailleurs, et passe désormais, plus que jamais, comme l’a révélé le scrutin fédéral de 2015, par un autre registre, celui du commerce et du marketing, pour permettre à une formation politique de s’installer au pouvoir. « La politique canadienne a évolué, poursuit Mme Giroux. Elle renforce désormais la dimension identitaire du choix électoral. Nous sommes entrés dans une guerre de valeurs [plus que dans une guerre d’idées], reposant sur l’affirmation d’un style de vie et sur des constructions identitaires monolithiques auxquelles on propose aux électeurs de s’identifier », et ce, en appuyant le porteur de la marque, le représentant de la « famille libérale » ou de la « famille conservatrice », pour reprendre les dénominations des partis politiques dans l’air du temps.

« Ce sont des façons de nommer qui font écho aux pratiques commerciales, dit-elle. Chez mon concessionnaire automobile, on me parle, de la même manière, de la famille Volkswagen », ou ailleurs de la « nation Civic » !

En suivant les traces de son père, Pierre Elliott Trudeau, Justin Trudeau n’impose donc pas une dynastie dans un lieu de pouvoir. Il met surtout en relief l’individualisme ambiant, tout comme un désintérêt collectif envers la profondeur des idées, des engagements politiques et sociaux, dépassée depuis des lunes par le sens du spectacle, du bourdonnement induit par un égoportrait, de la communication simplifiée à son sujet-verbe-complément — même malhabilement assemblé par un orateur — de la mise en scène dont il s’est fait le champion durant cette campagne.

« Si on le compare à son père, dit la journaliste Huguette Young, auteure de l’essai Justin Trudeau : l’héritier (vlb éditeur), ce n’est pas un grand intellectuel érudit. Mais nous sommes dans une autre époque, celle de la communication et des célébrités, une époque dans laquelle les intellectuels ne peuvent plus percer. »

« Aujourd’hui, on vote conservateur ou libéral pour que le Canada nous ressemble, nous corresponde, pour que l’État produise cette identité et les conditions de cette identité proposée par la marque à laquelle je m’associe », dit Dalie Giroux. C’est le « Moi, Ma vie, Mon magazine » exposé dans les dernières années par les magazines d’art de vivre et croissance personnelle, conjugué au temps de « Mon parti ».

Démocratie populaire ou populiste ?

Dans une formule plus noble, Bernard Manin, penseur de la politique et auteur de l’essai Les principes du gouvernement représentatif (Calmann-Lévy), parle depuis des années de l’émergence d’une « démocratie du public », se substituant désormais à une démocratie représentative des partis politiques, avec une posture critique qui considère ce nouvel état de fait comme une forme moderne de populisme.

« Une identification non critique des masses à un leader élu grâce à une campagne qu’il a manipulée avec la complicité active du système médiatique est toujours une violation des principes de la démocratie représentative », expliquait pour sa part la politicologue américaine Nadia Urbinati, il y a quelques années, dans les pages de la revue française La vie des idées.

Les effets pervers sont facilement perceptibles, croit d’ailleurs Joseph Yvon Thériault, qui constate que, dans cette logique de marketing politique, les partis sont désormais à la remorque de la société civile en matière d’idées et de polarisation des idées. « Ce ne sont plus les meneurs des idéologies politiques », dit-il.

Un manque de leadership paradoxalement compensé par l’exploitation de l’image forte d’une personnalité, plus connue dans l’espace médiatique que dans l’espace politique pour faire de la politique qui, sans l’ombre d’un doute, n’a plus grand-chose à voir avec celle d’un père…

Si on le compare à son père, ce n’est pas un grand intellectuel érudit. Mais nous sommes dans une autre époque, celle de la communication et des célébrités, une époque dans laquelle les intellectuels ne peuvent plus percer.