La Couronne met le sénateur devant ses contradictions

La défense de Mike Duffy a été taillée en pièces par la Couronne, qui l’attendait de pied ferme au 59e jour de son procès. Le procureur a soulevé une série d’incongruités dans le témoignage du sénateur déchu. Les échanges ont été musclés. Mike Duffy s’est même fâché à quelques reprises.

Le sénateur avait passé les six deniers jours à plaider son innocence, à coups de longs récits faisant de lui une victime ayant suivi les directives de ses supérieurs. Mais le procureur Mark Holmes a rapidement mis en doute de grands pans de sa version des faits mercredi.

Notamment une rencontre dans le bureau de l’ancien premier ministre Stephen Harper, lors de laquelle les deux hommes auraient causé de la nomination d’Hubert Lacroix à la présidence de CBC/Radio-Canada. M. Harper prétendait ne pas connaître grand-chose sur l’homme qu’il venait de nommer. Mike Duffy a raconté avoir tout de suite compris qu’il « ne disait pas toujours toute la vérité ». Cette rencontre, selon Mike Duffy, s’était tenue le 8 décembre 2008. Or, M. Lacroix a été nommé… en novembre 2007. Le procureur Holmes a fait remarquer au sénateur que la Cour s’attend à ce que son témoignage soit véridique. Le ton est monté.

Et l’atmosphère est restée tendue toute la journée. Lorsque M. Holmes est revenu plus tard sur cette rencontre, Mike Duffy a réclamé, fâché, de consulter son agenda déposé en preuve. « Je ne veux pas me faire piéger dans un autre de vos pièges de dates, dont je ne me souviens pas », a lancé le témoin. « Êtes-vous en train de dire que je vous ai piégé, sénateur ? » a rétorqué le procureur. « Oh, arrêtez », a répliqué d’un ton méprisant Mike Duffy.

L’été à l’Î.-P.-É.

Le sénateur a admis qu’il n’habitait pas sa résidence de l’Île-du-Prince-Édouard l’hiver avant 2012. Il est accusé d’avoir réclamé des allocations de logement en plaidant habiter principalement l’Î.-P.-É., plutôt qu’Ottawa. Mercredi, il a martelé être devenu résident de la province insulaire « la minute où je suis devenu sénateur ».

Pourquoi alors avoir demandé d’être nommé sénateur de l’Ontario ? Mike Duffy a d’abord fait valoir que les conservateurs des Maritimes seraient mécontents de voir un étranger nommé sénateur de l’Î.-P.-É. Plus tard, il a plaidé que voyager dans l’Est nuirait à sa santé fragile. Le procureur lui a demandé d’expliquer le changement de discours. « Je ne cache rien. J’essaie juste de préserver une once, juste une petite once de dignité et de vie privée », a scandé le sénateur, en accusant la Couronne d’avoir étalé sa vie sur la place publique. « Je n’ai pas enfreint les règles. Encore moins la loi ! […] Je n’étais pas différent des autres parlementaires qui venaient de l’extérieur d’Ottawa. »

Mike Duffy est aussi accusé de s’être fait rembourser des frais de déplacement. Ces indemnités étaient offertes pour éponger des dépenses additionnelles encourues par les sénateurs, a noté le procureur. « Après avoir été nommé au Sénat, vos dépenses pour aller travailler ont en fait considérablement diminué. »

Jamais voulu du Sénat

Mike Duffy a entamé la journée en niant formellement avoir réclamé une nomination au Sénat. « Jamais […] Ce serait grossier ! » Jean Chrétien a lui-même rapporté au Guardian de l’Î.-P.-É. que M. Duffy le talonnait continuellement pour qu’il le nomme au Sénat. « Croyez-vous tout ce que vous lisez sur Internet », a lancé le sénateur. Le procureur lui a fait remarquer que sa défense s’en remettait en grande partie aux propos de diverses personnes dans les médias, qu’il jugeait désormais peu fiables.

Mais Mike Duffy a maintenu qu’il hésitait encore à accepter une nomination, en 2008, car le régime de retraite de CTV était « bien plus lucratif ». Pourtant, au lendemain de sa rencontre du 8 décembre avec M. Harper, il est écrit dans son agenda qu’il a causé avec son conseiller financier. Le sujet : « poss[ible] retraite anticipée ». L’offre du premier ministre ne serait venue que huit jours plus tard, selon la version de Mike Duffy.

Ce même 8 décembre, Stéphane Dion abandonnait la chefferie du Parti libéral. Le procureur a évoqué la fameuse entrevue de M. Dion avec CTV pendant l’élection de 2008, lors de laquelle il n’a pas compris la question en anglais. L’extrait avait été diffusé par Mike Duffy. La Couronne a laissé entendre que le rendez-vous de décembre 2008 avait peut-être plus à voir avec la démission de Stéphane Dion que la promotion d’Hubert Lacroix. Quatorze jours plus tard, Mike Duffy a officiellement été nommé sénateur.

Le procès ne sera pas terminé d’ici vendredi, comme prévu. La Couronne et la défense devront convenir de nouvelles dates pour prolonger à nouveau les audiences en 2016.

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