Exhumer les racines du mal

L’homme qui conseille Justin Trudeau depuis trois ans sur les dossiers autochtones est formel : le mandat de la commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinées devra être large, voire très large, estime l’ancien premier ministre libéral Paul Martin.

« Si on veut trouver les causes et des solutions au problème dont on parle, il va nécessairement falloir que la commission ait un mandat étendu, dit M. Martin en entretien avec Le Devoir. Parce que les raisons de cette situation touchent à la pauvreté, au racisme, au sexisme, et qu’on doit savoir pourquoi il y a tant de pauvreté, de racisme ou de sexisme. Entre autres. »

La nouvelle ministre des Affaires autochtones, Carolyn Bennett, doit lancer dans les « prochains jours » les travaux préliminaires qui mèneront à la mise sur pied de la commission d’enquête. Son cabinet parle d’une annonce imminente.

Cette première phase permettra de « recueillir les perspectives des femmes et des familles, des experts et des organismes, pour détailler quelle forme doit prendre la commission et son mandat », disait Mme Bennett à Radio-Canada la semaine dernière.

En écho aux propos de M. Martin, la ministre a laissé entendre que la commission ne limitera pas son étude à la seule question des femmes tuées ou disparues — dans un rapport publié en mai 2014, la Gendarmerie royale du Canada a recensé 1181 cas de ce type entre 1980 et 2012.

« Oui, la pauvreté, le logement abordable, le bien-être des enfants, le racisme, le sexisme, les problèmes avec le système de justice et les policiers [peuvent être des facteurs], disait-elle dans cette même entrevue. Il faut examiner tout ça dans une enquête si on veut de bons résultats. » Paul Martin ne saurait être plus d’accord : « Les femmes assassinées, ce n’est qu’un point de départ » pour une étude en profondeur, dit-il.

Se servir du passé

Est-ce à dire qu’il faut refaire tout le travail réalisé dans le passé sur la question autochtone ? Non, répond M. Martin. « On doit utiliser les données » de l’immense commission royale Erasmus-Dussault (dont le rapport de 4300 pages déposé en 1996 demeure « absolument pertinent », selon lui), ou encore de la récente Commission de vérité et réconciliation (sur le « génocide culturel » qu’a représenté l’épisode des pensionnats), dit-il.

Mais à son avis, la nouvelle commission d’enquête devrait aussi servir à mieux documenter et comprendre l’impact de décisions passées sur la vie des autochtones d’aujourd’hui. Les traumatismes liés aux écoles résidentielles ou à la colonisation peuvent se transmettre de génération en génération, souligne M. Martin.

« Il y a eu une évolution importante depuis 20 ans de la compréhension de ces phénomènes. Prenons le cas d’un enfant autochtone qui est battu par ses parents : on va parfois retrouver des séquelles de cette violence chez les enfants de cet enfant. » Une façon de dire que, pour lire le présent, il faut comprendre le passé. Et qu’il y a des racines au mal.

L’approche du gouvernement conservateur de Stephen Harper était passablement plus terre-à-terre. « Nous ne devons pas y voir un phénomène sociologique, disait M. Harper en août 2014, à propos des femmes disparues ou assassinées. Nous devons y voir des crimes. Des crimes contre des innocents, et des crimes qui doivent être traités en conséquence. »

« Ça ne l’intéressait pas, point final », tranche M. Martin.

Optimisme

Devenu une sorte d’éminence grise des libéraux sur les questions autochtones, Paul Martin s’implique à différents niveaux dans le dossier. Il a mis sur pied le Fonds CAPE (Capitaux pour la prospérité et l’entrepreneuriat autochtone), qui investit dans des entreprises autochtones. Il a aussi lancé l’Initiative d’éducation autochtone Martin (IEAM), qu’il finance en grande partie lui-même, et il prononce régulièrement des discours sur le vaste sujet.

Architecte de l’accord de Kelowna (par lequel le fédéral aurait investi 5,1 milliards en cinq ans, principalement dans les domaines de la santé et de l’éducation autochtone), M. Martin n’a jamais digéré la décision de Stephen Harper de renier l’entente en 2006. Dix ans plus tard, l’ancien premier ministre estime que Kelowna « représente encore un modèle pour le futur ». « Ce n’était pas une réponse directe à Erasmus-Dussault, mais c’était dans le même esprit » d’une relation d’égal à égal, dit-il.

À 77 ans, l’homme d’affaires se dit « encouragé » par ce qu’il entend et voit de la part du nouveau gouvernement dans le dossier autochtone.

« Je sens une réelle volonté à faire quelque chose, dit-il. J’ai passé beaucoup de temps à discuter de ces questions avec Justin Trudeau, il est sincère et connaissant là-dessus. Il y a deux ministres autochtones, et six autres élus autochtones au sein du gouvernement. Le NPD veut que ça bouge. Mais il y a aussi et surtout une conviction dans la société civile qu’il faut faire quelque chose. Ça fait des décennies que je m’intéresse à ce dossier, et je peux dire que les Canadiens sont plus que jamais convaincus de l’importance de la problématique et de la nécessité d’agir. »

M. Martin est encouragé, aussi, par tout ce que le mouvement Idle No More a révélé il y a deux ans. « On a vu des femmes chefs prendre la parole, on a vu des jeunes se lever, et beaucoup de non-autochtones se joindre à eux », rappelle-t-il.

Tout cela mis ensemble devrait faire en sorte que le futur rapport de la commission sur les femmes disparues ne dormira pas sur une tablette, pense Paul Martin. « On est beaucoup à travers le pays qui voudront s’assurer qu’on ne fait pas ça pour rien. Même chose pour Vérité et réconciliation. C’est le temps d’agir. »

J’ai passé beaucoup de temps à discuter de ces questions avec Justin Trudeau, il est sincère et connaissant là-dessus. Il y a deux ministres autochtones, et six autres élus autochtones au sein du gouvernement. Le NPD veut que ça bouge. Mais il y a aussi et surtout une conviction dans la société civile qu’il faut faire quelque chose.

4 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 1 décembre 2015 04 h 12

    Aveux public d'ignorance crasse...

    Ce matin, un aveux d'ignorance crasse nous est donné.
    "on doit savoir pourquoi il y a tant de pauvreté, de racisme ou de sexisme", déclare le conseiller.
    Où a donc vécu cette personne ces derniers cinquante ans ?
    D'où a-t-il dirigé le Canada et d'où conseille-t-il ce pays, pour se poser une question comme celle-là ?
    Il doit être drôlement installé dans un confort anesthésiant, pour attendre ainsi encore et toujours que vienne jusqu'à lui Godot !!!
    Godot, que notre jeune Pit va certainement bientôt nous annoncer arriver demain...

    Tourlou !

  • Denis Paquette - Abonné 1 décembre 2015 09 h 08

    Des relations civilisées

    Selon moi ce dossier va etre le plus difficile que le Canada a jamais eu a solutionner, apres tous les années a tergiversation, il est évident que le temps est venu de mette carte sur table et d'offrir a ces peuples la place qu'ils méritent, apres tout, a une époque le Canada leur apartenait, ils devraient toujours avoir une voix prévilégiée a Ottawa, selon moi c'est seulement a ce prix que nous pourrons avoir des relations civilisées

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 1 décembre 2015 09 h 38

    Une commission


    Une autre commission qui va acoucher d'une souris par dissidence.

    • Yves Corbeil - Inscrit 1 décembre 2015 20 h 37

      Non Mme, la commission existe déjà, il sagit de la mettre en application.

      La Commission royale sur les peuples autochtones Erasmus-Dussault 1996.