Ottawa tempère sa cible pour l’accueil des réfugiés

La promesse était ambitieuse. Et elle a été revue à la baisse par les libéraux, qui accueilleront bel et bien 25 000 réfugiés syriens… mais d’ici le mois de mars, plutôt que d’ici la fin de l’année. Et plus du tiers d’entre eux seront parrainés par des groupes privés, et non par le gouvernement comme l’avait promis Justin Trudeau en campagne électorale.

Le plan fédéral était fort attendu : provinces, municipalités et groupes d’accueil de réfugiés se disaient prêts à participer, mais ils voulaient connaître les modalités prévues par Ottawa. La réponse est venue mardi : 10 000 réfugiés syriens arriveront au pays d’ici la fin de l’année, 15 000 d’ici la fin février. Du premier nombre, 2000 seront parrainés par le gouvernement, 8000 par des groupes ou des individus privés. Du second lot, 13 000 seront pris en charge par le fédéral, 2000 par des organismes privés.

Le ministre de l’Immigration et des Réfugiés, John McCallum, s’est défendu de ne pas respecter la promesse du Parti libéral réitérée en pleine campagne électorale, lorsque la planète entière a été secouée en voyant la photo du petit Syrien Aylan Kurdi noyé sur une plage turque alors que sa famille tentait de fuir la guerre. Les libéraux se sont engagés à accueillir 25 000 réfugiés syriens « grâce à des parrainages par le gouvernement ». N’est-ce pas un désaveu, puisque le fédéral n’en prendra en charge que 15 000 d’ici mars ? « Absolument pas, a répliqué le ministre. J’ai toujours dit qu’il fallait le faire rapidement, mais aussi d’une façon correcte. […] Nous voulons accueillir ces réfugiés non seulement avec un sourire, mais avec un logement, et toutes les autres choses dont ils auront besoin afin de commencer leur vie ici au Canada. »

Il faudra donc des délais supplémentaires. Mais ceux-ci n’ont rien à voir avec les attentats de Paris, a indiqué le ministre. Les libéraux ont simplement consulté leurs fonctionnaires et analysé la situation depuis leur élection, a-t-il plaidé.

Quant à leur promesse de prendre en charge eux-mêmes 25 000 réfugiés syriens, les libéraux y arriveront. Ce sera seulement un peu plus long. « Au cours de l’année 2016, on acceptera plus de réfugiés. […] On atteindra l’objectif de 25 000 », a assuré M. McCallum. Le ministre n’a toutefois pas précisé si, comme pour 2015, les réfugiés syriens qui seront accueillis en 2016 seront en surplus du nombre global qu’Ottawa accepterait de toute façon.

Si, dans l’immédiat, la majorité des demandes sera parrainée par le privé, c’est que le gouvernement conservateur avait procédé ainsi en promettant davantage de parrainages privés que de gouvernementaux. Les dossiers privés étaient donc déjà triés, ont expliqué des fonctionnaires.

D’ici janvier, 10 000 réfugiés syriens mettront donc les pieds au Canada, 2500 par semaine. Le gouvernement a prévu jusqu’à 678 millions sur six ans pour mettre en oeuvre son plan.

Ottawa ira chercher les réfugiés en Jordanie, au Liban et en Turquie. Des fonctionnaires canadiens éplucheront là-bas les demandes, en accordant la priorité aux plus vulnérables : les familles, les femmes seules, les minorités sexuelles et les hommes célibataires s’ils accompagnent leurs parents. Les candidats seront rencontrés en entrevue, subiront un examen médical et leurs dossier et données biométriques seront recoupés dans des bases de données de sécurité. À la moindre inquiétude, la demande sera reportée à plus tard. Car les contre-vérifications peuvent mettre des mois, voire des années, et représentent « l’une des plus grandes causes de délais », a expliqué le ministre de la Sécurité publique Ralph Goodale.

S’ils ont le feu vert, les réfugiés voyageront dès le début décembre à bord de vols nolisés, surtout, mais l’armée pourrait être appelée en renfort et sera en mesure d’offrir un vol tous les deux jours. L’identité des demandeurs sera à nouveau vérifiée avant leur départ et à leur arrivée en sol canadien. Les appareils se poseront à Montréal et à Toronto. Les réfugiés prendront ensuite la route vers leur communauté d’accueil — on en compte 36 au pays, dont 13 au Québec. En guise de dernier recours, les bases militaires pourraient loger des réfugiés — 6000 lits sont disponibles. Mais le gouvernement espère que ce ne soit pas nécessaire, car l’intégration de ces réfugiés — souvent traumatisés par la violence qu’ils ont fuie — sera plus réussie s’ils entament leur nouvelle vie immédiatement.

Les libéraux entendent favoriser cette intégration en permettant par exemple à quelques familles qui n’ont pas d’attaches au Canada de se réinstaller ensemble dans une région. Le gouvernement n’était donc pas en mesure de préciser la répartition des nouveaux arrivants par province ni la somme qui sera remise à Québec pour lui permettre d’éponger les coûts engendrés par l’arrivée de réfugiés sur son territoire. Le premier ministre Philippe Couillard s’était toutefois dit rassuré lundi, à la suite de sa rencontre avec Justin Trudeau, « sur le fait que les ressources financières seraient disponibles ».

Les groupes de défense et d’accueil des réfugiés se sont réjouis de l’annonce d’Ottawa — même si les délais ont été reportés —, tout en chiffrant dès lors leurs besoins financiers pour atteindre les cibles fédérales [voir autre texte en page A 5].

Une promesse irréfléchie

Côté politique, les conservateurs se sont dits soulagés de voir Ottawa reporter son échéancier. Car le Canada doit fournir sa part d’efforts, mais les Canadiens doivent aussi être assurés que leur sécurité sera protégée. Denis Lebel a réitéré que les libéraux devraient en outre revoir leur décision de se retirer des bombardements contre le groupe armé État islamique. « Il faut se rappeler que l’accueil des réfugiés, c’est une conséquence de la présence du groupe État islamique sur les terres de ces gens-là. »

Sa collègue Michelle Rempel a de son côté prévenu que cette promesse brisée n’était pas la dernière des libéraux. « C’est une chose d’inspirer les Canadiens, mais c’en est une autre que de leur être redevables avec des plans et des évaluations qui seront respectés. »

Un avis partagé par la néodémocrate Hélène Laverdière. Les chiffres ont été réduits, les délais et le budget augmentés. « Ça donne vraiment l’impression qu’ils n’ont pas fait leurs devoirs et que c’était une annonce un peu en l’air », a-t-elle indiqué, en saluant cependant l’accueil de 10 000 réfugiés d’ici janvier — la promesse électorale du NPD.

Le chef par intérim du Bloc québécois, Rhéal Fortin, s’est aussi dit satisfait que la date butoir de l’accueil soit repoussée.

Avec Hélène Buzzetti

Un plan satisfaisant

Les deux plus importantes provinces au pays, qui serviront de porte d’entrée aux 25 000 réfugiés syriens, se disent satisfaites du plan d’Ottawa.

Ni le Québec ni l’Ontario ne tiennent rigueur à Ottawa de ne pas respecter son échéancier initial du 31 décembre. « C’est un rythme qui nous convient parfaitement », a indiqué le ministre québécois des Affaires municipales, Pierre Moreau. Faisant écho à certaines préoccupations évoquées par la population depuis les attentats parisiens, M. Moreau s’est réjoui du fait que « l’ensemble des habilitations sécuritaires se [fera] à l’extérieur du pays ».

Quant à l’Ontario, le gouvernement de Kathleen Wynne a annoncé la mise sur pied d’un comité ministériel spécial qui supervisera les préparatifs d’accueil. Il a aussi mis en ligne un site Internet expliquant aux particuliers comment ils peuvent aider.
Hélène Buzzetti