Mélanie Joly prend conseil chez les conservateurs

La nouvelle ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly
Photo: Jake Wright Le Devoir La nouvelle ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly

En prenant les rênes de son ministère du Patrimoine il y a deux semaines, Mélanie Joly a fait quelque chose d’inusité : elle a décroché le téléphone et sollicité une rencontre avec sa prédécesseure conservatrice, Shelly Glover. La novice constamment raillée sur la place publique pour son manque d’expérience allait se rendre jusqu’à Winnipeg pour prendre conseil.

« Je voulais pouvoir bénéficier de son expérience en tant qu’ancienne ministre du Patrimoine, mais aussi en tant que femme en politique. D’avoir la perspective humaine derrière la fonction », raconte Mme Joly au cours d’une entrevue avec Le Devoir tenue au Musée canadien de l’histoire. C’est aussi dans un musée, celui pour les droits de la personne, que la rencontre entre l’ancienne ministre et la nouvelle a eu lieu.

Mélanie Joly se fait avare de détails sur la conversation, mais elle consent à révéler un des conseils prodigués par Mme Glover : « S’assurer d’être en lien avec ses propres valeurs et de faire en sorte de bien choisir ses batailles. Ça veut dire que certains dossiers seront peut-être difficiles à mener, mais qu’il ne faut pas avoir peur de les mener en fonction de ses valeurs et des raisons pour lesquelles on est en politique. »

Un 150e moins militaire ?

Les valeurs. Le mot revient dans la bouche de Mélanie Joly lorsqu’elle discute des festivités du 150e anniversaire du Canada devant avoir lieu en 2017. Les préparatifs ont été amorcés sous le régime conservateur, ce régime qui a détrôné des Pellan pour placarder des portraits de la reine, redonné du « royal » aux forces armées et érigé au rang de vedettes les « hommes et les femmes en uniforme ». Le ton des activités prévues est-il trop militaire ? Mélanie Joly refuse de dire si un coup de barre s’impose, mais elle répond laconiquement, un sourire énigmatique aux lèvres : « Je ferai en sorte qu’on ait un 150e anniversaire qui est en lien avec les valeurs progressistes. »

À titre de ministre du Patrimoine, Mme Joly aura l’heureuse tâche de distribuer les millions dans le milieu de la culture. Le Parti libéral s’est engagé à réinvestir 150 millions dans CBC/Radio-Canada, à doubler à 360 millions le budget du Conseil des arts du Canada, à redonner 25 millions à l’ONF et à Téléfilm Canada et à injecter 25 millions pour restaurer les programmes de promotion de la culture à l’étranger, PromArt et Routes commerciales. Mais dans ces deux derniers cas, des changements s’imposent néanmoins. Pas question de ressusciter les programmes à l’identique, avertit Mme Joly.

« On veut moderniser les façons de faire pour s’assurer qu’il n’y a pas davantage de bureaucratie. » Elle parle des formulaires à remplir, des protocoles à respecter. « On veut s’assurer à terme que ce soit plus facile, pour que nos artisans, nos créateurs n’aient pas besoin d’engager d’autres personnes pour remplir des formulaires gouvernementaux. »

Son discours reprend presque mot pour mot celui de Simon Brault, grand patron du Conseil des arts du Canada, lorsqu’il a dévoilé en début d’année son projet de refonte des programmes de subventions de son organisme. M. Brault expliquait qu’il n’était pas normal que les artistes soient obligés de formater leur créativité pour qu’elle corresponde aux critères, aux « petites cases » des formulaires du Conseil.

Devenir bilingue en ligne

Mélanie Joly pilotera aussi un projet qui a reçu peu d’attention pendant la campagne électorale : la mise en ligne de cours de langues gratuits pour aider les Canadiens à devenir bilingues. Une initiative similaire — Wallangues — a été mise en place par la Wallonie, en Belgique. « Le but est d’avoir un service en ligne pour apprendre le français et l’anglais, explique la ministre. C’est assez innovateur, mais je trouve que c’est une très bonne idée, surtout dans un contexte où on veut s’assurer que les citoyens peuvent avoir une certaine flexibilité dans leur apprentissage. »

Mélanie Joly se dit bien préparée à son poste de ministre en titre de la culture canadienne. « Je suis une amoureuse de la culture, je suis une collectionneuse d’art contemporain, j’ai eu l’occasion de siéger à différents conseils d’administration [d’organismes culturels tels que les Ballets jazz de Montréal et le Musée d’art contemporain]. »

Mais les critiques la rattrapent. D’abord, il y a cette promesse, rompue, de rester sur la scène municipale montréalaise malgré sa défaite à la mairie en 2013. « Ça a été une décision difficile que j’ai prise, parce que mon engagement envers Montréal était — comment dire — vrai. Et là, c’est juste qu’il a pris une autre forme. C’est drôle que je me retrouve la ministre du Patrimoine responsable du 150e anniversaire qui surviendra en même temps que le 375e de Montréal. Je n’ai pas pris le chemin que je pensais que j’allais prendre, la vie a fait en sorte de me faire faire des détours. »

Ces détours, dit Mélanie Joly, ont été « assez difficiles psychologiquement, assez frustrants et blessants, parce que la critique n’est jamais facile à prendre ». Cette critique a été frontale, mais insidieuse aussi, quand il a été question d’un parcours professionnel peut-être surfait ou d’une propension à s’attribuer les accomplissements des autres. « J’ai été capable de travailler beaucoup ma résilience. Et j’ai été capable aussi de ne pas avoir peur d’aller dans ma vulnérabilité et de faire face à mes propres peurs, mes peurs de la critique et du jugement des autres, pour à terme être en cohérence avec ce que je pense, ce que je veux faire. Et je le sais que je vais être une bonne politicienne et que je vais faire du bien. »

Et à ceux qui disent qu’à l’instar de son chef, Justin Trudeau, Mélanie Joly, c’est surfait, que répond-elle ? Long silence. On voit que la dame tourne une réponse dans sa tête qui refuse de franchir ses lèvres. « Just watch me ? » propose-t-on. Grand éclat de rire. « C’est exactement ce à quoi je pensais ! »

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