Plus qu’un simple pèlerinage

Une famille de migrants s’apprête à embarquer à bord d’un train à Gevgelija, en Macédoine, en direction de la Serbie.
Photo: Dimitar Dilkoff Agence France-Presse Une famille de migrants s’apprête à embarquer à bord d’un train à Gevgelija, en Macédoine, en direction de la Serbie.

Plusieurs citoyens, des maires et même des premiers ministres provinciaux s’inquiètent depuis les attentats de Paris de voir des radicaux profiter de l’accueil de réfugiés syriens pour mettre les pieds au Canada ni vu ni connu. Mais avant d’atterrir en sol canadien, les réfugiés qu’acceptera d’héberger Ottawa auront d’abord franchi une série de vérifications menées par les Nations unies de même que de multiples agences fédérales, rappellent des experts.

Cette crainte quant à l’arrivée massive de demandeurs d’asile ne date pas de cette semaine ou des attentats terroristes des dernières années, note Peter Showler, qui a été président de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada et professeur de droit de l’immigration à l’Université d’Ottawa. Mais ces préoccupations se sont toujours avérées infondées, souligne-t-il. Vietnamiens, Kosovars, Ougandais ont tous trouvé refuge à la hâte au Canada à la suite des conflits violents qui déchiraient leur pays. « Si vous regardez l’histoire, avec toutes ces vagues d’arrivées humanitaires, il n’y a jamais eu de problème par la suite quant à des gens qui voulaient causer du tort au Canada et qui se sont infiltrés ainsi », argue M. Showler en entrevue avec Le Devoir.

Qui plus est, les contrôles de sécurité sont encore plus serrés ces jours-ci, en cette ère post-11-Septembre.

Un premier tri serré

Avant même que le Canada envisage de les accueillir, les réfugiés qui ont fui la Syrie vers des camps de Jordanie, de Turquie ou du Liban doivent être désignés comme tels par le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Entrevue et paperasse sont au menu. Les demandeurs d’asile doivent fournir une série d’informations personnelles et détailler les raisons pour lesquelles ils craignent pour leur vie. Les employés du HCR, qui ont trié des milliers de demandes au fil des ans, ne retiennent que les « plus vulnérables » — enfants non accompagnés, mères monoparentales avec enfants, minorités religieuses ou sexuelles.

« Les dossiers des catégories à haut risque — un homme célibataire qui serait arrivé dans le camp il y a six mois d’une région où il y a des combats — ne sont même pas transférés pour que les ambassades les étudient à leur tour », explique M. Showler.

« Ce n’est qu’un tout petit pourcentage du nombre total de réfugiés qui est même envisagé par le HCR. » Au Liban, où 1,4 million de réfugiés ont fui les violences perpétrées par le groupe armé État islamique, le HCR a transmis 10 000 noms aux ambassades internationales, relate M. Showler, qui a passé trois mois au Liban l’an dernier avec le HCR et qui a donc été témoin de tout ce processus.

« Ces personnes-là ne se désignent pas elles-mêmes réfugiées. Elles doivent être recommandées par le HCR au gouvernement », signale à son tour Janet Dench, présidente du Conseil canadien pour les réfugiés.

Corroborer leur passé

Leur dossier recommandé, ces demandeurs sont ensuite interrogés par un agent d’immigration du Canada. Un entretien d’une heure habituellement, lors duquel le fonctionnaire s’assure que le récit fourni au HCR tient la route. Si le réfugié dit avoir fui Alep, par exemple, mais que sa carte d’identité syrienne a été délivrée à Homs — où le groupe EI inflige le gros des violences —, le fonctionnaire sait qu’il y a quelque chose qui cloche, explique M. Showler.

Suivent les vérifications de la GRC, du Service canadien du renseignement de sécurité, de l’Agence des services frontaliers, qui consultent leurs bases de données et celles des pays alliés. Dans certains cas, une troisième entrevue peut s’avérer nécessaire.

Si tout se passe bien suit l’examen médical, afin que l’on s’assure qu’il n’y ait pas de menace à la santé publique. Maladies contagieuses, tuberculose, VIH ou encore santé mentale — qui pourrait mener à un comportement violent — sont surveillés.

Et ce n’est qu’après avoir franchi toutes ces étapes qu’un réfugié a une chance de voir sa demande acceptée par le Canada.

Des groupes moins inquiétants

Mais il y a toute une catégorie de réfugiés qui, de facto, nous exposent à moins de risques, selon Peter Showler. Les Syriens des régions urbaines, des professionnels de la classe moyenne qui ont fui il y a quatre ans aux débuts de la guerre civile avant même que le groupe armé État islamique ne vienne les menacer. Ces gens-là n’ont pas été planqués dans les camps de réfugiés par les extrémistes pour se faufiler en Occident des années plus tard, note ce spécialiste de l’immigration.

« Il est possible que, dans les six derniers mois, le groupe EI se soit davantage organisé et ait décidé d’envoyer des gens dans les camps pour qu’ils s’enregistrent [auprès du HCR]. Mais ils n’ont certainement pas fait tout ça il y a quatre ans », soutient M. Showler.

De toute façon, les attentats perpétrés à Paris n’ont pas été commis que par des immigrants, mais aussi des Français et des Belges, note Janet Dench. Idem pour l’attaque au parlement à Ottawa l’an dernier, perpétrée par un Canadien. Les réfugiés ont justement fui les violences en Syrie, ils y ont peut-être perdu des proches. « On s’inquiète plus de ça, malgré le fait que cette personne-là passe par un contrôle rigoureux, alors qu’on ne s’inquiète pas de nos voisins ou des gens qui viennent d’Europe, déplore Mme Dench. Si quelqu’un a des visées criminelles, appuyée par un organisme avec beaucoup de ressources, cette personne ne viendra pas comme réfugié. » Elle se trouvera un faux passeport, prédit-elle.

Le gouvernement de Justin Trudeau n’a pas encore dévoilé les modalités de cet accueil promis de 25 000 réfugiés d’ici janvier. Ses ministères ne précisent donc pas pour l’instant si le processus de sélection des demandeurs sera modifié.

Le comité spécial chargé d’établir les modalités pour l’arrivée des réfugiés au Canada s’est d’ailleurs réuni mardi à Ottawa. Signe que la réponse à la crise des migrants se fait sur plusieurs fronts — y compris celui de la sécurité —, le commissaire de la Gendarmerie royale du Canada, Robert Paulson, le chef d’état-major de la Défense, Jonathan Vance, ainsi que le directeur du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), Michel Coulombe, étaient présents à la rencontre, en plus des ministres siégeant sur ce comité ad hoc.

Mme Dench estime qu’il est encore possible pour Ottawa de respecter sa promesse. M. Showler en doute. Mais tous deux sont prêts à patienter quelques semaines de plus, s’il le faut. L’important, c’est de sortir ces milliers de gens de la misère.

Avec La Presse canadienne

La sécurité sera assurée, promet Trudeau

Le premier ministre Justin Trudeau tente de rassurer les citoyens par rapport à sa promesse d’accueillir 25 000 réfugiés syriens au pays d’ici la fin de l’année. Le respect de cette promesse électorale ne se fera pas au détriment de considérations sécuritaires, assure-t-il.

« Nous allons procéder de façon à nous assurer que les Canadiens et le Canada soient protégés dans ce processus, a déclaré M. Trudeau alors qu’il était en route vers les Philippines pour le sommet de l’APEC (Coopération économique de la zone l’Asie-Pacifique). Ce n’est pas à cause de Paris et de cette tragédie que, tout à coup, les gens se préoccupent de la sécurité. On en a parlé beaucoup pendant la campagne électorale, dans les débats même, et j’ai toujours dit que c’est un élément de base. »

Dans la foulée des attentats de vendredi, plusieurs voix demandent à Ottawa de surseoir à sa promesse afin d’éviter que des terroristes en herbe ne profitent du flot migratoire pour entrer au pays. Mardi, c’était au tour du Bloc québécois de demander au gouvernement de ralentir la cadence, car il ne reste plus assez de temps d’ici la fin de l’année, selon le chef intérimaire, Rhéal Fortin. « Ambitieux au départ, l’objectif que s’est lui-même fixé le gouvernement est devenu tout simplement irréaliste », indique le communiqué de presse, qui invite le gouvernement à dévoiler au plus vite son plan d’action. En campagne électorale, pourtant, le Bloc s’était engagé à accueillir au moins 10 000 réfugiés« dès maintenant ».


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