Le plan d’Ottawa mis en doute

La France et l’Europe se sont tues à l’unisson pendant une minute lundi, à 11 h 00 GMT, en hommage aux victimes des attentats meurtriers de Paris.
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse La France et l’Europe se sont tues à l’unisson pendant une minute lundi, à 11 h 00 GMT, en hommage aux victimes des attentats meurtriers de Paris.

Les raisons diffèrent, mais la conclusion est la même : plusieurs villes et provinces canadiennes estiment que le plan d’Ottawa d’accueillir 25 000 réfugiés syriens d’ici la fin de l’année est irréaliste et demandent au gouvernement de mettre la pédale douce. Des doutes qui ne font toutefois pas fléchir le premier ministre Trudeau.

« Je comprends l’inquiétude des gens », a indiqué Justin Trudeau depuis la Turquie, lundi. « Mais ça ne change pas notre engagement et notre croyance ferme que le Canada peut et doit faire plus. » Cela sans nuire à la sécurité des Canadiens, a-t-il ajouté. « Il a toujours été question, au coeur de cette promesse, d’assurer la sécurité des Canadiens. »

Le débat sur la sécurité entourant l’accueil des réfugiés a pris de l’ampleur lundi, trois jours après les attentats de Paris. Le fait qu’un des assaillants portait un passeport syrien a ravivé différentes craintes à travers le monde. Assez pour que le président américain, Barack Obama, lance une mise en garde de « ne pas faire de lien entre la question des réfugiés et celle du terrorisme ».

Un amalgame que le premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall, n’a pas hésité à faire dans une lettre adressée à M. Trudeau. Il lui demande de suspendre le plan d’accueil des 25 000 réfugiés, craignant que la rapidité avec laquelle le gouvernement libéral veut procéder « nuise au processus de vérification » sécuritaire.

M. Wall dit comprendre que l’immense majorité des réfugiés fuient la violence et ne posent aucune menace. Mais il écrit que « même si un petit nombre de personnes qui veulent faire du mal dans notre pays parvient à entrer au Canada grâce à un processus accéléré d’accueil des réfugiés, les résultats pourraient être dévastateurs ».

La sécurité des Canadiens ne doit pas être mise en péril par la volonté des libéraux de respecter une promesse électorale, pense-t-il.

Labeaume veut une pause

Le maire de Québec, Régis Labeaume, a lui aussi fait valoir que les « autorités devraient prendre une pause et éviter la précipitation ». Depuis les attentats de Paris, « une peur est en train de s’installer », a-t-il dit en conférence de presse. Selon lui, ce n’est pas la venue des réfugiés en tant que telle qui inquiète les gens, mais « la précipitation » de l’opération. « Il faut viser l’acceptabilité de la population et surtout respecter les opinions de tout le monde », a-t-il dit.

Dans une lettre mise en ligne sur sa page Facebook, il affirme qu’il « faut réunir les conditions gagnantes, notamment sur le plan des mesures de sécurité, avant d’aller de l’avant ». M. Labeaume souligne qu’il comprend « les inquiétudes d’une grande partie de [ses] concitoyens devant l’accueil accéléré de réfugiés » à Québec. Une pétition lancée à Québec et disant « Non à l’immigration de 25 000 réfugiés syriens » a récolté plus de 62 000 signatures à ce jour.

Ailleurs au pays, d’autres politiciens ont suggéré à Ottawa de prendre le temps de « bien faire les choses » plutôt que de foncer à tout prix pour que les Syriens soient accueillis avant le 1er janvier 2016. « Je donne au gouvernement la latitude d’adopter l’échéancier qu’il convient pour pouvoir dire aux Canadiens que les choses ont été faites de la bonne façon », a notamment dit le maire de Toronto, John Tory.

Pas réaliste, dit Weil

Le calendrier souhaité par M. Trudeau « n’est pas réaliste », estime quant à elle la ministre québécoise de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Kathleen Weil. « J’ai entendu le gouvernement parler de janvier… On va les rencontrer pour voir quel est l’échéancier qu’ils envisagent. »

En conférence de presse à Montréal, Mme Weil a soutenu que « depuis les tragiques événements de Paris, les Québécois entretiennent des inquiétudes légitimes au chapitre des enjeux liés à la sécurité des réfugiés ». Elle assure que « le Québec adoptera un rythme d’accueil qui sera compatible avec les impératifs de sécurité et la capacité d’accueil » de la province. Les processus de vérifications sécuritaires des réfugiés qui seront admis au pays relèvent entièrement d’Ottawa, a rappelé Mme Weil.

Pour le moment, la province s’attend à accueillir un total de 5750 réfugiés parmi les 25 000 qui arriveront au Canada. De ce nombre, 3650 sont déjà confirmés — 650 d’entre eux sont pris en charge par le gouvernement fédéral, les autres sont parrainés par des organismes. La question du partage des coûts liés à l’accueil des réfugiés n’est pas réglée, a indiqué Mme Weil lundi. À ce jour, 13 villes québécoises ont été « approuvées » par le ministère et sont jugées prêtes à recevoir des réfugiés [voir encadré].

Un délai pour Coderre

Dans la plus grande d’entre elles, Montréal, le maire, Denis Coderre, convient que l’accueil de réfugiés pourrait se dérouler sur une plus longue période, peut-être jusqu’en mars. « Selon moi, on n’est pas obligés d’en avoir 25 000 en 45 jours », a expliqué Denis Coderre. « Je ne demande pas de pause, mais je comprends pourquoi il y a cette réaction. »

Le maire Coderre réitère qu’il faut faire une distinction entre les actes terroristes et les réfugiés qui sont victimes de la guerre. « Montréal a toujours répondu présent à des gestes de générosité. »

Dans la foulée, la première ministre de la Colombie-Britannique, Christy Clark, a dit comprendre les craintes sécuritaires des citoyens, mais elle a insisté sur l’importance d’accueillir néanmoins les réfugiés. « La sécurité des Canadiens doit être la première priorité [et] il y a des processus en place. »

Après ces mises en garde, elle a offert un vibrant plaidoyer en faveur de l’accueil de réfugiés. « Je comprends l’urgence que ressentent les gens à vouloir accueillir ces personnes qui proviennent de la pire zone de guerre au monde et qui font, tous les jours, face au genre de violence qui a frappé Paris. En tant que Canadiens, en tant que peuple compatissant qui a de la prospérité à partager, nous devons ouvrir nos portes pour offrir à ces gens un endroit où vivre sécuritaire le plus tôt possible. »

Le gouvernement ontarien tient un discours similaire : la province s’est engagée à recevoir jusqu’à 10 000 réfugiés syriens. « Je suis convaincu que le gouvernement fédéral mènera les vérifications de sécurité nécessaires auprès des individus avant qu’ils viennent au Canada », a assuré le ministre de la Santé de la province, Eric Hoskins. C’est une « longue tradition du Canada et de l’Ontario » que d’ouvrir ses portes à ces réfugiés, a rappelé le ministre ontarien.

Villes approuvées par le ministère

13 villes jugées prêtes à recevoir des réfugiés:

Montréal
Québec
Gatineau
Sherbrooke
Drummondville
Granby
Longueuil (Agglomération)
Saint-Hyacinthe
Trois-Rivières
Laval
Victoriaville
Joliette
Saint-Jérôme
12 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 17 novembre 2015 00 h 22

    Monsieur Trudeau devait écouter ces gens

    D'autant plus que ce sont tous d'argent fédéralistes (peut-être à l'exception de M.Labeaume, mais un doute subsiste ici) donc ils ne peut pas les accuser d'être de viles «séparatistes/nationalistes/indépendantistes».

  • Yves Côté - Abonné 17 novembre 2015 02 h 35

    Qui veut donner raison à tous les salafistes du monde ?

    "une peur est en train de s’installer", dit Monsieur Labaume.
    Il a raison et c'est pourquoi il faut accueillir ces réfugiés.
    Le courage n'est pas de céder devant la peur, le courage c'est de faire les choses nécessaires malgré elle.
    Et ce qui est plus que jamais nécessaire, c'est de ne pas donner satisfaction à tous les genres de salafistes qui ont perdu l'esprit. Leur donner raison ici ou là n'est que d'amplifier le risque d'y frapper, puisqu'ils en détectent une zone de fragilité. Un espace de dislocation à exploiter...
    Ce que ces gens veulent, la mission qu'ion leur a donné, c'est justement de briser la confiance en soi de nos populations et pays, les Québécois et les Canadiens, le Québec et le Canada étant autant les cibles qu'ailleurs.
    Qui veut donc leur donner ce début de victoire sur nous ?
    Monsieur Labaume peut-être, parce qu'il n'en comprend pas la chose ?
    Mais certainement pas l'ensemble des Québécois, je pense.

    Par ses causes autant que par ses conséquences, le problème d'exodes de populations par cause de guerre et de dictatures sanguinaires est un problème international au point d'être mondial. Nous n'avons pas le cheminement historique millénaire d'une nation comme la France.
    La France a connu bien pire que le terrorisme actuel. Il lui est même arrivée d'avoir nécessité de secours et de sacrifices extérieurs pour expurger son territoire d'adversaires passablement plus puissants et bien installés que ces pauvres jusqu'auboutistes.
    Et en résultat, sa conviction pour la nécessité d'une lutte politique constante pour la liberté et l'humanisme n'en a toujours été que renforcée.
    Prenons exemple chez nous sur ce courage, plutôt que de frémir de craintes et de plier devant la difficulté.
    Le résultat au Québec ne sera que d'accroître considérablement notre confiance en nous-mêmes.
    Chose qui certainement, renforcera encore plus notre personalité collective pour l'avenir...


    Merci de m'avoir lu.

  • Daniel Bérubé - Abonné 17 novembre 2015 03 h 16

    Il faut aussi noter,

    que les réfugiés sont passé sous vérification de l'ONU concernant le passé (antécédents) et le Canada aura la sienne, ce qui représente une double vérification. Pour ma part je suis confiant, mais aussi conscient que le risque zéro est inexistant... quoi qu'on fasse.

  • Robert Beauchamp - Abonné 17 novembre 2015 06 h 49

    Le perturbateur

    Notre cher premier ministre qui souffle simultanément sur le chaud et le froid blâmant à la fois la grande ouverture des Québécois en même temps qu'il nous reproche d'avoir des comportements xénophobes. Franchement M. Couillard, un peu de stabilité dans vos opinions et de constances dans vos orientations et un peu de retenue dans vos forts penchants partisans nous fairaient le plus grand bien. Je sais que je vous demande l'impossible et que si vous n'y parvenez pas, accordez-nous des moments de silence.

  • Jean-Pierre Brouillette - Inscrit 17 novembre 2015 07 h 00

    Un acceuil va de soi et des risques aussi

    Il y a des risques, c’est sûr comme il y aura toujours des risques d’infiltration du radicalisme chez les gens de confession musulmane qu’ils soient déjà ici ou d’ailleurs. Cette religion a certainement besoin d’une importante réforme, mais en attendant il faut quand même bien faire quelque chose pour ces réfugiés. Être un rescapé de l’enfer syrien, je serais bien content d’avoir une chance de me refaire une vie ailleurs dans un pays en paix. Je serais surtout reconnaissant. L’intégration des réfugiés sera d’ultime importance et la communauté musulmane d’ici aura un travail d’aide à l’intégration important à faire. La grande majorité des Québécois, je crois, veut bien accueillir les réfugiés, mais ce que nous craignions cependant est ce phénomène politico-religieux de la culture et religion musulmane que nous constatons en Europe. Majoritaire à quelques endroits grâce à une démographie galopante, la culture de l’endroit s’étend et exige. Ce n’est pas ce j’appelle une intégration réussie lorsque la Charia supplante le reste. La laïcité en prend un coup et c’est ce que les gens craignent.