L’optimisme politique d’un «gentleman»

John Parisella compte quatre décennies d’engagement dans l’ombre des chefs libéraux.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir John Parisella compte quatre décennies d’engagement dans l’ombre des chefs libéraux.

Il est le gentleman de la politique. « Mister Nice Guy », comme disent les anglos. Au lancement de ses mémoires, la semaine dernière à Montréal au Musée McCord, plus de 300 personnalités de tous les horizons — de Lisette Lapointe à Brian Mulroney — sont venues saluer John Parisella, qui compte quatre décennies d’engagement dans l’ombre des chefs libéraux.

Ce petit gars du quartier Rosemont, né d’un père italien et d’une mère irlandaise, a vu naître le Québec moderne en travaillant auprès de Robert Bourassa, Claude Ryan, Daniel Johnson et Jean Charest. Il déplore aujourd’hui « l’américanisation » de la politique canadienne et québécoise. Comme aux États-Unis, le discours partisan se radicalise, les élus et les électeurs ont tendance à se polariser. Signe d’espoir, l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau fait souffler un vent de fraîcheur sur le pays, croit John Parisella.

« Une nouvelle génération arrive au pouvoir. Le premier ministre a presque 44 ans et la chef de l’opposition intérimaire [la conservatrice Rona Ambrose] a 46 ans. C’est rafraîchissant », dit-il en entrevue au Devoir.

« Par un hasard incroyable, Justin Trudeau applique à la lettre ce que je prône dans le chapitre 14 de mon livre : faire plus de place aux femmes, à la diversité culturelle et aux autochtones, mettre l’accent sur l’international et ramener la civilité en politique. »

Dans ses mémoires, intitulés La Politique dans la peau, John Parisella revient sur les épisodes marquants des quatre dernières décennies. L’homme de 69 ans a écrit son livre en français, une langue qu’il parle parfaitement même s’il a fréquenté l’école anglaise. Ne comptez toutefois pas sur lui pour faire de grandes révélations ou même régler des comptes : « La réserve et la discrétion sont primordiales pour un chef de cabinet. »

Du grand théâtre

 

Il a de la suite dans les idées, John Parisella. Depuis les années 70, il cultive des amitiés avec des gens de tous les partis. On ne lui connaît aucun ennemi. Le rôle d’un chef de cabinet, poste qu’il a occupé sous Robert Bourassa et Daniel Johnson, est pourtant de tordre des bras à la place du chef.

En lisant son livre et en discutant avec lui, on constate que la politique est du « théâtre ». John Parisella emploie lui-même le mot. Une fois les caméras éteintes, derrière des portes closes, les élus et leur personnel règlent les dossiers de façon courtoise. Ou non. Il fut un temps où même les adversaires les plus coriaces travaillaient main dans la main en coulisse, rappelle John Parisella.

Robert Bourassa a ainsi fait livrer des documents gouvernementaux à la maison de Jacques Parizeau, alors chef de l’opposition, pour qu’il puisse le critiquer de façon rigoureuse le lendemain matin !

Bourassa et « Monsieur » ont pourtant croisé le fer à une des époques les plus fébriles de l’histoire du Québec, au début des années 90, au moment de l’échec de l’accord du lac Meech. L’avenir de la nation était en jeu, mais ça n’empêchait pas les élus d’entretenir des relations cordiales. Parisella cite Obama : « On peut être en désaccord sans être désagréable. »

Zénith et déclin du nationalisme

 

Il faut dire qu’à cette époque, il y a 25 ans, l’aile nationaliste du Parti libéral du Québec en menait large, ce qui facilitait parfois les relations avec le PQ : dans son livre, John Parisella rappelle que la mouture originale du fameux rapport Allaire — qui est restée privée — prônait quasiment l’indépendance ! « Le contenu nous a surpris, pour ne pas dire choqués, écrit-il. Un comité, créé par le comité de direction du parti, faisait le procès du fédéralisme et n’exigeait rien de moins que la tenue d’un référendum sur la souveraineté, puis, dans le cas d’une victoire du Oui, proposait une union monétaire avec le reste du Canada calquée sur l’union monétaire qui faisait l’objet de discussions en Europe à l’époque. »

Devant les pressions des fédéralistes purs et durs comme Claude Ryan, qui menaçait de claquer la porte du parti, le rapport Allaire avait été dilué jusqu’à proposer le rapatriement au Québec de 22 pouvoirs partagés avec Ottawa. Le rapport gardait une « saveur souverainiste » qui est désormais inexistante au PLQ, raconte John Parisella. Mais Robert Bourassa, fin renard, avait compris que l’aile nationaliste de son parti lui donnait une position de force face à Ottawa.

Comme Claude Ryan, Parisella était en profond désaccord avec le rapport Allaire. Mais à titre de chef de cabinet, il a travaillé dans l’ombre à « garder l’unité du parti » — ce qui n’a pas empêché Jean Allaire et Mario Dumont (alors président de l’aile jeunesse du PLQ) de délaisser le parti pour fonder l’Action démocratique du Québec (ADQ).

Le mouvement indépendantiste ne mourra jamais, croit John Parisella. Mais il est convaincu que la majorité des Québécois souhaite un terrain d’entente avec Ottawa. Comme bien d’autres membres de la communauté anglophone, il trouve que les deux solitudes québécoises se rapprochent. Le bilinguisme fait consensus chez les anglos.

On est loin des tensions des années 80, quand la langue d’affichage déchirait le Québec : quand Bourassa a recouru à la clause dérogatoire en 1988 pour interdire l’affichage en anglais à l’extérieur des commerces — plutôt que d’instaurer la prédominance du français, comme il l’a fait cinq ans plus tard —, Parisella était prêt à démissionner.

« Aujourd’hui, on a atteint un équilibre. On sent que les Québécois veulent se consacrer à d’autres enjeux », croit John Parisella. L’arrivée du gouvernement Trudeau à Ottawa — appuyé par 40 élus sur 78 au Québec — témoigne du nouvel état d’esprit des Québécois, selon lui. Il serait surpris que Trudeau et Philippe Couillard entreprennent de nouvelles discussions sur la place du Québec dans le Canada. Mais il envisage l’avenir avec « optimisme ». En vrai gentleman.

John Parisella en cinq dates

1946 Naissance dans le quartier Rosemont, à Montréal, d’un père d’origine italienne et d’une mère irlandaise. Il fréquente l’école anglaise, mais apprend le français dans les ruelles.

1969 Il devient enseignant à la Commission des écoles catholiques de Montréal dans le secteur secondaire anglophone.

1976 Il vote pour le Parti québécois à l’élection du 15 novembre pour protester contre le gouvernement Bourassa.

1978 Déçu par le nationalisme « ethnique » du Parti québécois, il devient membre du Parti libéral du Québec au moment où Claude Ryan s’engage dans la course à la direction du parti.

2009 Il est nommé délégué général du Québec à New York par le gouvernement Charest. André Boisclair le remplace en novembre 2012, après l’élection du Parti québécois.

L'importance des relations personnelles

L’amitié entre Robert Bourassa et Brian Mulroney a mené à la signature d’un accord pour le Québec. Le premier ministre du Québec souffrait d’un cancer de la peau. Mulroney a demandé à John Parisella ce qu’il pouvait faire pour Bourassa : « Signez une entente sur l’immigration ! » a répondu le chef de cabinet de Bourassa. Ce qui fut fait.

Près de trois décennies plus tard, les yeux de John Parisella s’embuent lorsqu’il parle de Brian Mulroney. Le premier ministre canadien avait téléphoné à Irene, la mère de Parisella, le jour de ses 80 ans. « Vous avez le même prénom que ma mère », a lancé Mulroney à son interlocutrice. Charmeur, il a même entonné When Irish Eyes are Smiling au bout du fil. L’ancien premier ministre a appelé Parisella, un vendredi soir vers 21h15, lors du décès de sa mère en 2003.

Monsieur courtoisie

John Parisella ne fait pas que prêcher la « civilité », il la pratique aussi : en 2007, après la défaite électorale du Parti québécois, il a déniché une charge de cours à l’Université Concordia au chef péquiste André Boisclair, qui vivait des heures difficiles après avoir démissionné. Parisella était pourtant proche de Jean Charest, qui venait de battre le PQ. Il est même devenu conseiller du premier ministre libéral après le scrutin !

« J’ai toujours eu une relation de respect mutuel avec les chefs du Parti québécois », dit John Parisella. Il parle avec admiration de René Lévesque, qu’il a rencontré pour la première fois huit mois avant la prise du pouvoir par le PQ, en 1976. Alors enseignant dans une école anglaise de Montréal, Parisella avait invité le chef souverainiste à parler dans sa classe. « J’avais prévenu M. Lévesque qu’il ferait face à un auditoire peu réceptif à ses idées. Il avait pourtant charmé tout le monde ! »

La Politique dans la peau

John Parisella, Les éditions La Presse, Montréal, 2015, 392 pages



À voir en vidéo