Obama bloque la route aux sables bitumineux

Le rejet du projet d’oléoduc Keystone XL annoncé vendredi par le président américain, Barack Obama, marque un tournant dans une saga qui dure depuis sept ans et force pour l’instant le Canada à trouver d’autres moyens pour exporter son pétrole.

À moins d’un mois de la conférence de Paris sur le climat, M. Obama a notamment invoqué le rôle des États-Unis dans la lutte contre les changements climatiques pour justifier sa décision de dire non au pipeline de TransCanada devant relier les gisements de sables bitumineux albertains au Nebraska, pour ensuite rejoindre les raffineries du sud des États-Unis.

« Approuver un tel projet aurait affaibli notre leadership sur le climat, a-t-il déclaré. Transporter du pétrole brut plus sale jusque dans notre pays ne renforce pas la sécurité énergétique des États-Unis. »

Le premier ministre Justin Trudeau, qui défendait Keystone XL, s’est dit déçu de la décision du président américain, mais a souligné que « les rapports entre le Canada et les États-Unis sont beaucoup plus vastes qu’un seul projet ». L’ambassadeur américain au Canada, Bruce A. Heyman, a tenu un discours semblable en affirmant qu’une seule décision ne représente pas l’étendue de la relation qu’entretiennent le Canada et les États-Unis.

Devant jongler avec les impératifs environnementaux et économiques, M. Trudeau a ajouté que les Canadiens « veulent un gouvernement auquel ils peuvent faire confiance en ce qui a trait à la protection de l’environnement et qui fait preuve de savoir-faire pour stimuler l’économie ».

Son ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, a ajouté que l’exploitation du pétrole et la protection de l’environnement ne sont pas deux priorités incompatibles. « Nous sommes dans un monde où les énergies fossiles représentent encore 80 % des sources d’énergie primaire, et on ne va changer cela en bloquant des pipelines », a-t-il fait remarquer en entrevue au Devoir. Avec ou sans Keystone XL, le Canada poursuivra donc l’exploitation des sables bitumineux, a-t-il indiqué. « Les Canadiens n’ont pas élu un gouvernement qui veut bloquer le développement, ils ont élu un gouvernement qui voulait du développement durable. Je respecte l’autre point de vue, qui consisterait à mettre la clé dans la boîte, mais ce n’est pas le nôtre. »

Mauvais choix

La chef intérimaire du Parti conservateur, Rona Ambrose, estime pour sa part que le président Obama « a plié devant la pression politique » en rejetant Keystone XL. « Il a été démontré que ce projet est bon pour l’économie, le renforcement de la sécurité énergétique en Amérique du Nord et le développement durable, a-t-elle déclaré. Le rejet de Keystone n’arrêtera pas les exportations de pétrole canadien vers les États-Unis. Ça veut simplement dire que nous allons continuer à utiliser d’autres modes de transport, comme le transport routier et ferroviaire. »

Du côté américain, le chef de la majorité sénatoriale, le républicain Mitch McConnell, juge lui aussi que Barack Obama a fait le mauvais choix. « Il est de plus en plus clair que le président préfère apaiser […] des extrémistes plutôt que d’aider des dizaines de milliers d’Américains qui auraient pu bénéficier des bons emplois de Keystone », a-t-il soutenu. Les candidats démocrates à la présidence Hillary Clinton et Bernie Sanders sont opposés à Keystone XL.

Sans surprise, les environnementalistes ont défendu la position contraire. Le responsable de la campagne climat-énergie chez Greenpeace Canada, Patrick Bonin, en a profité pour interpeller le premier ministre Trudeau : « Le message lancé aujourd’hui par le président Obama devrait inspirer notre nouveau premier ministre. La lutte contre les changements climatiques est incompatible avec l’expansion des sables bitumineux. »

Et maintenant ?

Le projet d’oléoduc Keystone XL soulève les passions depuis 2008, lorsque TransCanada a transmis sa première demande de permis aux autorités américaines. L’annonce de vendredi constitue un coup dur, mais pas nécessairement la fin de cet épineux dossier.

Il est possible que la décision soit contestée devant les tribunaux. Le projet pourrait également être remis sur la table en 2017, si un républicain est élu à la Maison-Blanche.

Le promoteur du projet a fait savoir vendredi qu’il analysera toutes les options envisageables, y compris le dépôt d’une nouvelle demande de permis pour construire un pipeline traversant la frontière canado-américaine.

« La décision d’aujourd’hui est dommageable pour les emplois, l’économie et l’environnement des deux côtés de la frontière », a fait valoir le président et chef de la direction de TransCanada, Russ Girling.

Le refus du président Obama conclut une semaine mouvementée pour l’entreprise canadienne. Elle avait causé la surprise, il y a quelques jours, en réclamant la suspension temporaire de sa demande d’autorisation du projet Keystone XL, une requête que l’administration Obama a refusée. Puis, jeudi, la compagnie a confirmé qu’elle ne construira pas de port pétrolier au Québec dans le cadre de son projet d’oléoduc Énergie Est.

Le rejet du projet Keystone XL fera-t-il du Québec une voie de passage incontournable pour l’exportation du pétrole des sables bitumineux ? La province subira-t-elle plus de pression pour permettre au projet Énergie Est de se concrétiser ? « Cela met plus de pression sur notre plan pour avoir une économie forte et protéger l’environnement », a simplement répondu le ministre Dion, qui a rappelé l’intention du gouvernement Trudeau de revoir le processus d’évaluation environnementale au pays.

Chose certaine, l’industrie pétrolière ne baissera pas les bras. « Le pétrole canadien va trouver de nouvelles voies vers les marchés et continuer de créer des emplois et de la richesse pour les Canadiens », a avancé vendredi l’Association canadienne des producteurs de pétrole.

17 commentaires
  • Michel Coron - Inscrit 7 novembre 2015 01 h 27

    Question: y a-t-il d'autres voies de passage ?

    Réponse : NON si le Fédéral privilégie Irving au nouveau-Brunswick. Alors, inutile de lutter puisque la droite est le plus court chemin entre deux points. Mais...
    Hypothèse de recherche: Existerait-il la posibilité d'un port en eau profonde au Nunavut capable de permettre le transport du pétrole à Terre-Neuve où irving pourrait déménager ses pénates ?
    C'est une idée comme une autre au cas où le Québec aurait le courage de résister à la mainmise du territoire par des intérêts étrangers.

  • Claude Bariteau - Abonné 7 novembre 2015 03 h 28

    S'aligner sur Obama plutôt que Dion-Trudeau

    « Nous sommes dans un monde où les énergies fossiles représentent encore 80 % des sources d’énergie primaire, et on ne va changer cela en bloquant des pipelines »

    Il manque une précision à cette affirmation, soit « pipelines qui transportent le pétrole des sables bitumineux ou autres moyens (camions, wagons et bateaux) », car le problème découle de l’extraction de ce pétrole.

    Or, ce nouveau ministre avance que « le Canada poursuivra (…) l’exploitation des sables bitumineux », car « Les Canadiens n’ont pas élu un gouvernement qui veut bloquer le développement », donc pas question de « mettre la clé dans la boîte » mais, avance-t-il, de jumeler environnement et extraction de ce pétrole dans un concept de développement durable.

    Il s’agit là d’un vœu. Pour l’instant. Dès lors, pour le Québec, quant au transport (wagons, camions, bateaux et pipelines, un NON s’impose pour ne pas participer de facto à une hausse des GES à l’échelle internationale, ce qui ne l’empêchera pas de revoir sa position lorsque l’extraction de ce pétrole se fera, si c’est possible, dans le respect de l’environnement, c’est-à-dire sans hausser l’émission de GES.

    Et s’il ne parvient pas à rendre son NON effectif, des taxes majeures s’imposeront pour sillonner le Québec.

    S’agissant de l’usage du pétrole à l’échelle internationale, c’est un problème différent, qui implique une stratégie de transition vers des énergies renouvelables et non polluantes. Pour y arriver, ce n’est pas en mettant sur le marché international du pétrole polluant moins coûteux au baril, mais en en taxant l’usage et en facilitant l’accès à d’autres énergies via la recherche, le développement et l’invention.

  • Jean Santerre - Abonné 7 novembre 2015 06 h 03

    Bon pour l'emploi et l'environnement?

    Stupéfiant d'entendre Stéphane Dion aligner son discours sur les promoteurs du pipe-line.
    On voit bien que conservateur ou libéraux, sur ce sujet, c'est le même objectif.
    L'argument des pertes d'emploi est d'autant plus fallacieux que ces emplois sont déjà bien diminués par les prix en chute libre du pétrole, mais principalement non démontrée.

    Puisque que M. Stéphane Dion indique que cela "..mettra plus de pression pour sur notre plan pour avoir une économie forte et protéger l'environnement"

    Non, Monsieur Dion, ce n'est pas le bon plan. Le bon plan, c'est mettre en place une protection de l'environnement forte et avoir ainsi une économie forte et dominante, parce qu'adapté aux changements nécessaires.
    Il n’y a pas de confrontation entre l’environnement et l’économie, mais une convergence étonnante qu’il faudrait reconnaître et exploiter.
    Où est le plan d’électrification des transports? Quand on parle d’investir dans les infrastructures, il faudrait aussi investir dans celle de l’avenir et non pas du passé.

  • André Nadon - Abonné 7 novembre 2015 06 h 27

    Attachez vos tuques.

    L'orage est à nos portes. Le combat s'annonce entre les Québécois et les Canadiens. Chacun devra choisir son camp: le bien-être du Canada ou celui du Québec.
    Allons-nous prendre tous les risques, sans une juste compensation, au profit de l'Alberta et des multinationales ou enfin nous tenir debout?
    Les É.U. nous donnent l'exemple à suivre. Nous allons savoir si nous avons un gouvernement ou des valets à la tête du Québec. Nous subventionnons depuis trop longtemps une industrie qui détruit notre environnement sans aucun bénéfice autre que de payer pour les catastrophes.
    Mégantic en est un bel exemple.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 7 novembre 2015 06 h 33

    Cute

    Ça fait «cute» la petite «plug» du Président. Mais... il ne faut pas oublier que les centrales électriques au charbon répendues sur son territoire, c'est pas mal salissant ça aussi. Des camions transportant du pétrole en brulant du «pétrole» pour se rendre, c'est pas tellement «écolo» non plus.

    Si Obama monte à Paris et promet de transformer ses centrales au gaz, je ravalerai mes paroles. En attendant, je considèrerai qu'il fait de la «politique» autant que les autres sur le même sujet.

    Vous remarquerez, dans un avenir rapproché, les lobbys des «charbonniers» qui voudront être «compensés» pour le charbon «sale» qu’ils devront «laisser dans la terre»… comme le pétrole «sale». En attendant, ils demeurent très discrets ces messieurs du charbon.

    PL