L'heure autochtone

Les enjeux autochtones, qui n’intéressaient personne il y a peu, sont maintenant devenus «grand public».
Photo: Geoff Robins Agence France-Presse Les enjeux autochtones, qui n’intéressaient personne il y a peu, sont maintenant devenus «grand public».

C’est à la fois un témoignage de la volonté des autochtones de s’exprimer lors de la dernière élection… et du fait qu’Élections Canada n’avait pas vu venir ce soudain intérêt : plusieurs réserves ont manqué de bulletins de vote le 19 octobre. Et c’est là une heureuse nouvelle, selon certains observateurs.

Sur le site du magazine Walrus, Wab Kinew félicitait cette semaine ses compatriotes des Premières Nations : ils sont allés voter ! Kinew se demande d’ailleurs pourquoi Élections Canada n’a pas prévu d’avoir dans chaque bureau le même nombre de bulletins que d’électeurs inscrits, mais bon.

Kinew remarque à cet égard qu’il est révélateur que les médias s’intéressent à ce qui s’est passé dans les réserves. Cet intérêt découle du fait que les autochtones ont posé un geste fort. « C’est ainsi que ça marche : l’engagement politique construit la crédibilité politique, et la crédibilité politique veut dire que vos préoccupations et vos rêves ont plus de chances d’être entendus. »

Les enjeux autochtones ont joué un rôle dans cette élection, rappelle-t-il. Justin Trudeau en a fait mention dans son discours de victoire en parlant d’une relation de nation à nation. Lui et Thomas Mulcair avaient promis une enquête publique sur les femmes autochtones disparues, un enjeu qui n’intéressait personne il y a peu, mais qui est maintenant « grand public ». C’est là la preuve que le travail des femmes qui ont eu le courage de dénoncer a porté ses fruits, dit-il.

Kinew écrit que l’intransigeance du gouvernement Harper par rapport à la question autochtone a cimenté l’image d’un gouvernement déconnecté des valeurs canadiennes. Mais l’ère de l’ignorance est terminée. En 2013, les manifestants du mouvement Idle No More n’ont pas réussi à faire fléchir Stephen Harper : deux ans plus tard, les autochtones l’ont battu à son propre jeu, en sortant voter malgré les restrictions imposées par la Loi sur l’intégrité des élections, applaudit Kinew.

La surprise

Dans ce contexte, Michael Harris (site d’iPolitics) se demande s’il ne serait pas enfin temps d’avoir un ministre des Affaires autochtones qui serait autochtone. Le moment serait parfait, dit-il : le caucus libéral compte huit autochtones, dont trois se qualifieraient d’emblée pour le poste : Hunter Tootoo (Nunavut), Jody Wilson-Raybould (Vancouver-Granville) et Robert-Falcon Ouellete (Winnipeg-Centre). « Si Justin Trudeau veut mettre fin à l’ère du paternalisme dans ce dossier, il ne manque pas d’options. »

Depuis des années, ceux qui occupent le poste de ministre ont une attitude qui alterne entre le rôle d’« agent indien » (façon Bernard Vlacourt) ou de paternaliste bienveillant (manière Jean Chrétien).

Harris parle de l’« Aboriginal Surprise », la surprise autochtone, pour décrire ce qui s’est passé il y a deux semaines. Il estime que le fort taux de vote des autochtones marquait surtout le « rejet absolu » de l’approche Harper dans le dossier autochtone. Celui-ci devrait être au coeur des priorités de Justin Trudeau s’il veut vraiment marquer les esprits avec le changement promis, dit-il.

Ce ne sera pas facile : la liste de problèmes à régler est très longue, à commencer par ceux de l’accès à l’eau potable et à une éducation de qualité. La réforme de la Loi sur les Indiens doit aussi être au menu, en plus de l’enquête sur les femmes disparues. Mais la conjoncture est favorable à un changement positif, pense Harris.

Le plan Trudeau

Certains continuent de marteler que Justin Trudeau n’a pas de plan ni de pensée politique : d’autres ont vu au contraire dans la dernière campagne électorale la preuve que le politicien sait où il s’en va. Ainsi Michael Den Tandt, du National Post, qui parle de « l’approche minutieuse » de Trudeau et son équipe en matière de politiques.

Le chef libéral a pris deux ans pour élaborer sa plateforme, il a encaissé des coups pendant des mois parce qu’il refusait d’en dévoiler des extraits, mais il n’a pas dérogé à sa stratégie. Le plan était clair et il a été respecté, remarque Den Tandt.

Aujourd’hui, la liste des engagements et des dossiers à traiter est très longue : marijuana, réforme électorale, pensions de vieillesse, accès à l’information, réforme des nominations au Sénat, changements climatiques, opérations de paix, réfugiés syriens, recensement, enquête sur les femmes autochtones, aide médicale à mourir… Ça en fait beaucoup, reconnaît Den Tandt, surtout si l’on s’attend à ce que Trudeau agisse comme Harper : c’est-à-dire tout seul.

Or, il faut plutôt anticiper que le premier ministre désigné fera confiance à ses nouveaux ministres, qui auront les coudées plus franches que ceux des cabinets Harper, pense le chroniqueur. Le gouvernement Trudeau ne sera pas que Justin Trudeau.

Dans le même journal, Chris Selley revient sur ces engagements et écrit qu’ils offriront à l’opposition de bonnes occasions de questionner le gouvernement. En ce sens, Selley souhaite que Thomas Mulcair demeure chef du NPD, parce qu’il a été très efficace dans son rôle de procureur parlementaire. Les néodémocrates peuvent réfléchir aux causes de la défaite, mais ils ne trouveront pas de meilleur chef en Chambre que le député d’Outremont, dit-il.