La grève, qu’ossa donne?

Il n’y a pas de véritable autre option que la grève pour les syndicats, observent des experts.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il n’y a pas de véritable autre option que la grève pour les syndicats, observent des experts.
« Les unions, qu’ossa donne », demandait Yvon Deschamps dans un monologue qui est passé à l’histoire. Près de 50 ans plus tard, on entend encore l’écho de la fameuse question aux abords des piquets de grève : est-ce que la grève est devenue un moyen de pression révolu ?
 

Elle a beau dater du XIXe siècle, la grève est encore l’arme la plus efficace dont disposent les syndicats pour tenter de faire plier l’employeur, estiment les experts en relations de travail. Les organisations syndicales ont beau essayer, depuis des décennies, de repenser les moyens de pression, ils n’ont toujours pas trouvé de solutions de rechange à la grève.

« On a tout essayé, mais en fin de compte, quand on revient aux relations de travail, la seule façon de faire pression sur l’employeur, que ce soit dans le secteur privé ou public, c’est de ralentir la production ou de faire la grève. On peut bien essayer de se casser la tête, il n’y en a pas d’autres », affirme Jean-Marc Piotte, professeur émérite à la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM.

Pourtant, plusieurs ont essayé de trouver des solutions de rechange. Car chaque fois qu’il y a une grève, on entend les mêmes critiques : la population est « prise en otage ». C’est encore plus vrai lorsque ce sont des employés du secteur public qui débraient puisqu’ils desservent l’ensemble de la population.

Dans le conflit qui oppose actuellement les syndicats du Front commun au gouvernement dans les secteurs de la santé et de l’éducation, plusieurs manchettes ont, encore une fois, alimenté le débat. Lorsque des professeurs ont annoncé qu’ils ne fêteraient pas l’Halloween dans leur classe, on a répondu que c’était les enfants que l’on pénalisait. Quand les professeurs ont décidé de couper dans les sorties, les institutions culturelles ont répliqué qu’elles en avaient assez d’être instrumentalisées chaque fois que les syndicats font des pressions. Quand les professeurs et le personnel des écoles font la grève, ce sont encore les parents qui doivent composer avec le dérangement.

Toujours pertinent ?

Même au sein des piquets de grève, certains s’interrogent sur la pertinence de prendre trompettes et pancartes. « C’était vraiment décevant, pour ne pas dire révoltant, d’entendre les gens chialer sur le fait qu’ils ne croyaient pas que ça donnerait un résultat positif, de voir les gens se disperser en petits groupes ici et là, avec leur petit réseau, pour jaser de tout sauf de ce pour quoi ils étaient là, écrivait cette semaine une lectrice au Devoir. La grève est-elle un moyen de pression révolu ? Je crois pertinent de poser la question. »

Cette interrogation, le président de la CSN, Jacques Létourneau, l’a entendu maintes et maintes fois. « Ça fait longtemps que je fais du syndicalisme et c’est récurrent. Chaque fois que la question de la grève se pose, les gens demandent : oui, mais on ne pourrait pas inventer autre chose ? Le problème, c’est qu’on ne peut pas, ou qu’on n’a pas inventé autre chose. Il faudrait ouvrir la boîte à idées. »

Non seulement il n’y a pas d’autre option, mais quand les syndicats ont tenté d’en trouver, cela a mené à des reculs importants, réplique le professeur de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM Michel Grant. Ainsi, après les gains importants réalisés dans les années 60 et 70 avec les grands mouvements de grèves générales illimitées, le nombre de grèves a diminué au milieu des années 1980. « Il y avait un état de démobilisation, on essayait de trouver d’autres moyens et on n’en trouvait pas. D’ailleurs, c’est comme ça qu’il y a eu un recul dans les conditions de travail. »

Prendre part au débat

Aujourd’hui, le nombre de recours à la grève a encore diminué, note Mélanie Laroche, professeure à l’École de relations industrielles à l’Université de Montréal. Mais « la grève reste encore le moyen le plus pertinent aujourd’hui » pour permettre aux employés de « manifester leur mécontentement ou leur dissension » par rapport aux demandes de l’employeur. « Un moyen de pression qui ne dérange pas, ce n’est pas vraiment un moyen de pression. » Selon elle, le discours de la « prise en otage » témoigne d’une remise en cause de la légitimité de l’action collective au profit de l’individualisme.

« Je pense que la population, plutôt que de se sentir prise en otage, devrait comprendre qu’elle a tout intérêt à prendre part au débat. Je ne dis pas que tout le monde doit appuyer les syndiqués du secteur public, on n’a pas nécessairement à être d’accord avec leurs revendications, mais ce n’est pas vrai que la population peut se mettre dans une situation d’acteur qui est témoin et non pas d’acteur participant, parce que ça fait partie des charges fiscales qu’on lui impose et qu’elle bénéficie des services publics. »

S’il y a un mouvement de grève par lequel la population devrait se sentir interpellée, c’est bien celui-ci, estime Mme Laroche. « Les revendications des travailleurs du secteur public ne sont pas nécessairement corporatistes. Je pense que les gens sont dans la rue pour un idéal qui est plus large, qui est de sauver les services publics. »

 

Dérangement et bienfaits

Ce message, selon lequel il y a une corrélation directement entre les revendications des travailleurs du secteur public et la qualité des services rendus, a réussi à être entendu de la population. Et c’est là l’une des grandes forces des syndicats dans la présente négociation, note Mélanie Laroche.

Ainsi, plutôt que de bloquer les portes sans essayer de s’allier la population, comme ça s’est parfois fait dans le passé, les syndiqués ont pris le temps de préparer le terrain et d’expliquer aux parents que ce « dérangement temporaire » est bien peu en comparaison des « bienfaits » qu’apportera à long terme cette action collective. Et c’est pourquoi la population semble manifester un certain appui aux syndiqués en ce moment.

Ceci relève de l’exploit, car de façon générale, la population penche plutôt du côté gouvernemental, observe Michel Grant, de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. « Il ne faut pas que le public soit trop hostile. Quand vous avez une stratégie syndicale qui réussit au moins à neutraliser l’opinion publique, vous avez déjà atteint un objectif important. »

Si tous s’entendent pour dire que les syndiqués du Front commun semblent pour l’instant bénéficier d’un certain appui de la population — condition jugée essentielle pour faire plier le gouvernement qui pense toujours en fonction des prochaines élections —, ce n’est pas une recette magique, prévient Michel Grant.

« Les grèves des infirmières, en 1989 et 1999, ça dérangeait, c’était des grèves illégales, et c’est pourtant pratiquement les seules grèves que je connaisse où j’ai senti qu’il y avait une sympathie de l’opinion publique. Mais en fin de compte, il n’y a pas eu de gains majeurs qui ont été faits. Les gouvernements n’ont pas vraiment bougé malgré la sympathie du public. »

Alors, la grève, qu’ossé ça va donner ? « Je n’ai pas de boule de cristal, répond Michel Grant. Mais je suis sûr d’une chose, c’est que du côté des demandes syndicales, il y a certainement de la place pour de la négociation et que du côté patronal, il y a certainement une marge de manoeuvre. Maintenant, tout va dépendre de l’évaluation que le gouvernement fait de la mobilisation syndicale et de l’état général de l’opinion publique. »

6 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 31 octobre 2015 09 h 10

    J'appuis le Front Commun

    Contre ce gouvernement actuel malhonnete,sans vision et sans coeur qui pour donner aux riches coupe dans tout ce qui bouge d'essentiel,de vital et et d'important.Vraiment c'est Révoltant.Lachez pas la pression des greves,ils ne peuvent que reculer. Soyons une multitude a signifier notre support au Front Commun. J-P.Grisé

    • Gilles Théberge - Abonné 31 octobre 2015 11 h 49

      J'appuie également le front commun, parce que je comprends que les syndiqués ne font pas seulement défendre leurs acquis mais aussi l'avenir.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 1 novembre 2015 09 h 42

      ...et que qui ne demande rien...finira par tout perdre!

  • Christian Dubé - Abonné 31 octobre 2015 18 h 44

    Il faut ce qu'il faut!

    « Un moyen de pression qui ne dérange pas, ce n’est pas vraiment un moyen de pression. » Voilà, c'est évident. Maintenant, nous vivons dans un monde de plus en plus égo-centré et frileux. Ça demande du courage à plusieurs pour faire des moyens de pression digne de ce nom.

  • Carl Brabant - Abonné 31 octobre 2015 21 h 00

    Devant un État juge et partie...

    Bonne question! les salariés font la grève. La population est mécontente. Le gouvernement dépose sa loi spéciale (déjà écrite). Les salariés retournent au travail la mine basse, incapables de payer le prix d'une désobéissance civile. Le peuple se rendort pour un autre quatre ans.

    Il faut parfois se révolter. Quand? Comment? Jusqu'où? On peut réfléchir sur la solidarité à partir du poème de Martin Niemöller:

    http://nananews.fr/fr/actualites-nananewsfr/2462-m

  • Jean-Francois Forget - Inscrit 1 novembre 2015 22 h 10

    Il me semble que les élections partielle aurait été un pensez-y bien...

    Oui la grève est un moyen de faire entendre ses revendications légitimes et somme toute efficace. Ceci dit, l'implication dans la politique active pourrait l'être aussi, non? Il y a des élections partielles, pourquoi les syndicats ne demandent pas à leurs membres de faire du bénévolat pour les différents partis qui sont contre le Parti Libéral du Québec? Par soucis d'impartialité? Ok, je comprend les syndicats de vouloir garder une certaine distance mais franchement qu'ils invitent les trois principaux partis (la CAQ, le PQ et QS) à venir vendre leur vision et que les membres décident où ils vont aider... Je sais que ça peut paraitre un peu audacieux comme vision mais franchement c'est écrit dans le ciel que si les résultats des élections partielles sont en la faveur du Parti Libéral eh bien Couillard aura toute les raisons de ce croire légitime de faire une loi spéciale et continué ses agissements au nom de la ''majorité silencieuse''.